dimanche 12 avril 2015

Objections de l'avocat du diable, Mgr Alexandre Verde, faites le 8 avril 1914 au procès de canonisation de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus

     Source : archives du carmel de Lisieux


Mgr Alexandre Verde

lire ici l'introduction par Claude Langlois 

Voici les remarques (en latin animadversiones) du Promoteur de la foi Mgr Verde chargé d'argumenter contre la canonisation de la candidate à la sainteté (voir ici).

Ces remarques ont été faites en préalable à l’introduction de la cause le 8 avril 1914.

Traduction du latin, Anne Langlois. 
Introduction générale et présentation des articles, Claude Langlois.

Il faut noter que le 18 avril 1914, les avocats en faveur de Thérèse répondaient à ces objections et que le 10 juin 1914, le Pape Saint Pie X signait l'introduction de la cause de Thérèse. 

Qui est cette jeune femme?

Il convient d’abord pour les membres de la congrégation des Rites d’identifier le cas qu’ils ont à examiner : une jeune femme, entrée à quinze ans au carmel, morte après neuf ans de vie religieuse, dont la réputation de sainteté s’est rapidement propagée de par le monde. Verde, dans les deux premiers paragraphes numérotés, s’inspirant des Articles de Mgr de Teil, résume la biographie de Thérèse en insistant surtout sur les épisodes antérieurs à sa vie religieuse : sa maladie et sa guérison miraculeuse, sa conversion de Noël, pour laquelle il s’embrouille quelque peu dans la chronologie, sa requête auprès de Léon XIII. Pour la vie au carmel, il retient avant tout sa fonction de maitresse des novices.

1. Il s’agit des honneurs célestes [la béatification] à rendre à une jeune moniale qui, entrée au Carmel de Lisieux à quinze ans à peine, y décéda après y avoir passé neuf années. Son décès fut suivi d’une telle renommée de sainteté - surtout après la parution de son autobiographie - que, ainsi que le disent les avocats de sa cause [MM. Toeschi et Guidi], « comme le fameux grain de sénevé de l’évangile qui grandit jusqu’à atteindre la taille d’un arbre, elle se répandit rapidement sur toute la terre. Aussi n’y a-t-il presque aucune contrée qui ne résonne de sa louange, où il n’y ait de dévotion pour la Servante de Dieu, où ne se répandent ses nombreux bienfaits. » (Inform. pag. 1 § 1). 

Elle naquit à Alençon, dans le diocèse de Sées, en 1873, le 2 janvier, de parents pieux et honorables, très préoccupés de lui donner une éducation chrétienne. Dès sa tendre enfance, elle manifesta un caractère hors du commun et une exceptionnelle ferveur religieuse. Mais, encore toute petite, elle fut privée de sa mère et parut perdre toute joie de vivre à la suite de ce malheur. Alors son père déménagea avec toute la famille à Lisieux où il établit son domicile. 

Quand la Servante de Dieu atteignit sa neuvième année, elle commença à recevoir l’instruction des filles de sa condition auprès des religieuses bénédictines et elle obtint sans difficulté la première place dans deux matières : le catéchisme et l’histoire sainte. A cette époque elle fut éprouvée par une grave maladie qu’on disait devoir être attribuée aux œuvres malignes du démon. Elle en est enfin délivrée par le secours de la Vierge Marie, mère de Dieu et en mai 1884 elle est admise à la Sainte Communion pour sa plus grande joie.

2. Deux ans après, assistant au Saint sacrifice, le jour de Noël, après s’être sentie libérée de toutes les angoisses dont elle souffrait dans sa chair et dans son esprit depuis que trois de ses quatre sœurs étaient entrées au couvent, et après avoir ressenti les débuts d’une ferveur inaccoutumée – ce qu’elle a nommé, plus tard, sa conversion – elle décida qu’il ne fallait plus hésiter pour célébrer ses noces avec le céleste Epoux auquel elle s’était déjà donnée tout entière depuis déjà longtemps. 

C’est pourquoi elle s’ouvrit de sa décision à son père qui lui accorda, malgré son chagrin, la permission d’entrer chez les carmélites. Toutefois elle essuya un refus de la part des autorités ecclésiastiques, du fait qu’elle était juste parvenue à sa quinzième année. Pour autant elle ne renonça pas à de nouvelles tentatives. S’étant jetée aux pieds de sa Sainteté Léon XIII, elle lui fit part des vœux de son cœur et le supplia d’écarter tout obstacle comme il en avait le pouvoir par son autorité Apostolique. Le Pontife dans sa grande sagesse, lui signifia de s’en remettre à la décision des Supérieurs pour une si grave affaire ; donc de retour dans son pays, malgré l’échec de ses espérances, elle ne se relâcha pas de son ancienne ferveur. 

Quand enfin l’évêque eut donné son accord, elle fut admise, le 9 avril 1888, comme novice du couvent des carmélites de Lisieux et, comme elle avait donné des signes visibles de perfection religieuse, elle prononça ses vœux solennels le 8 septembre 1890. Trois ans après elle fut désignée comme adjointe à la maîtresse des novices ; elle s’acquitta de cette fonction avec le plus grand soin jusqu’à ce qu’elle fût forcée de s’aliter, consumée par une lente maladie. Sa mort survint en 1897, le 30 septembre et ses dernières paroles furent des mots d’amour pour Dieu.

N'y a-t-il pas des irrégularités dans ce Procès?

Thérèse identifiée, le Promoteur de la foi doit d’abord examiner les actes d’un procès qui s’est déroulé rapidement (seize mois) malgré la cinquantaine de témoins entendus. Il lui faut d’abord vérifier si celui-ci s’est déroulé selon les règles. Ce qui a été le cas à quelques irrégularités près. La seule, examinée ici, concerne les traductions : les papes avaient fixé des règles, rappelées récemment par la congrégation des Rites. Non seulement le traducteur aurait du être désigné par le cardinal Ponent, responsable du dossier à la Congrégation, et ratifié par Verde lui-même, mais encore le dit cardinal aurait dû désigner un « superviseur » chargé sur place de vérifier la traduction. Les juges diocésains choisirent d’eux-mêmes le traducteur… et ignorèrent le superviseur. Inutile de chercher ce dossier dans l’édition du procès ordinaire (1973). Celle-ci s’en est tenue à la publication des témoignages et a ignoré tout ce qui concernait la procédure du procès.

3. Treize ans après son décès, le 3 août 1910 [date de la constitution du tribunal], l’autorité épiscopale de Bayeux commença à instruire les dossiers d’un procès portant sur sa réputation de sainteté et ses vertus. Bien qu’aient été cités des témoins en nombre non négligeable, - en effet le Postulateur de la cause fit venir quarante-cinq personnes, plus deux témoins retenus d’office auxquels on adjoignit deux autres co-témoins aussi convoqués d’office - l’ensemble de l’instruction se termina le 2 décembre de l’année suivante, en 1911. 

Or, si l’on examine ces dossiers, on voit sans peine que quelques irrégularités ont été commises par rapport à nos normes juridiques mais je les passe sous silence, pour des raisons de brièveté, d’autant qu’elles ne sauraient créer de graves difficultés dans le présent jugement. Il y aura un moment plus opportun d’en discuter dans le détail, si un jour on débat de la validité des informations dans une séance particulière [en cas de continuation de la procédure]. Je n’en donnerai qu’un exemple illustrant ce qui va visiblement à l’encontre des décrets, tant anciens que récents, de notre Congrégation. Comme le postulateur de la cause avait fait venir deux témoins parlant anglais [Taylor et Grant], les révérendissimes juges désignèrent pour servir d’interprète R.D. Théodore Hébert, prêtre, ancien professeur d’anglais (Proc. Fol. 1240, verso). 

Est incontestablement irrégulière cette façon de désigner un interprète, puisque Innocent XI « a décrété qu’à l’avenir, en n’importe quel procès, l’interprète soit désigné par l’Éminent Cardinal Ponent, une fois entendu le R.P. Promoteur de la foi ; et par surcroît de précaution, qu’après la traduction de l’interprète, cette dernière soit revue par un expert impartial lequel devra être diligenté en toute discrétion par le même cardinal Ponent » (Benoit XIV., liv I, chap 19, n° 10). En 1889, la Sacrée Congrégation, estimant trop fréquentes « les sérieuses irrégularités dans la manière de mener les procès ordinaires et apostoliques qui se déroulent hors de Rome pour juger de la béatification et de la canonisation des serviteurs de Dieu », fit paraître un décret où, entre autres, se trouvait ordonné ceci : « les traducteurs et les réviseurs des procès qui ont été rédigés en langue vernaculaire doivent être choisis et nommés par Monseigneur le cardinal Ponent de la cause et en aucun cas par les juges du procès lui-même. »

Tout ça c'est une histoire de famille

Et maintenant Verde s’attaque au fond. Son premier reproche concerne la place prépondérante prise dans les dépositions par les sœurs de Thérèse, mais aussi leur excessive préparation, reproche confirmé par leur correspondance avec le vice-postulateur. Une telle pratique ôte toute spontanéité, conduit les dites sœurs à faire d’abondantes citations notamment de paroles de Thérèse et plus encore les conduit à manifester une franche partialité, indigne de religieuses ayant juré de s’en tenir à la stricte vérité. Or ces dépositions orientées sont sans contrepartie puisque les carmélites qui auraient pu témoigner dans un sens opposé sont mortes, comme Marie de Gonzague, ou ont été écartées.

4. On distingue, parmi les témoins cités dans cette Cause, quatre sœurs de la Servante de Dieu dont trois avaient fait profession de vie religieuse dans le même couvent des carmélites de Lisieux, à savoir les témoins I [Mère Agnès], III [Marie du Sacré-Cœur] et IV (Sr Geneviève]. L’autre, le témoin VII [Sr Françoise-Thérèse], avait prononcé ses vœux dans l’Ordre de la Visitation de Caen. On se rend compte aisément que leurs témoignages occupent une très grande place dans le Summarium ; on fait la même constatation en feuilletant les pièces du procès. Il est très clair que toutes [les sœurs] s’étaient préparées activement à l’examen, en arrangeant avec beaucoup de zèle dans leur cellule les dépositions qu’elles feraient devant les juges. Au reste l’une d’entre elles [Sr Françoise-Thérèse], l’avoue ingénument : « La lecture de l’Histoire d’une Ame m’a aussi servi pour préparer ma déposition » (Sum. p. 7 § 9 [PO, p. 341]). 

Pour presque toutes les questions, sur n’importe quel sujet, elles apportent force citations des paroles de la Servante de Dieu, de ses écrits, de ses lettres, soit entières, soit en petits fragments. Afin de ne rien omettre qui pourrait concerner la sainteté de leur sœur et tourner à sa glorification, elles présentent à maintes reprises des extraits de l’histoire de la vie que la servante de Dieu avait rédigée elle-même, de façon à mettre en évidence les vertus de cette dernière. Le deuxième témoin [Mère Agnès], qui se répand encore plus abondamment en louanges que ses autres sœurs, ajoute néanmoins : « si je disais tout ce que j’ai observé et tout ce qu’elle m’a dit, ce serait un procès qui durerait jusqu’à l’Éternité» (Ibid. p. 186 §19 [PO p. 158]). On allèguera pour les excuser l’excès de leur affection, or cette excuse n’est pas admissible car il faut considérer avant tout que les femmes qui tiennent ces propos sont des religieuses qui, par ailleurs, doivent respecter le caractère sacré du serment. 

La prieure Mère Marie de Gonzague [décédée en 1904] aurait peut-être modéré leurs louanges si elle avait été appelée à témoigner dans un tel procès et si on l’avait écoutée avec attention ; leur ton aussi aurait été différent si d’autres religieuses, qui n’avaient pas conçu une opinion favorable à propos de la sainteté de Thérèse, avaient pu témoigner à la suite de la Prieure. Mais, comme le note le témoin XVIII [Sr Marie-Madeleine] « la plupart des Sœurs qui l’estimaient peu durant sa vie, sont mortes » (Sum, p. 502 § 150 [PO, p. 481]).

Le confesseur est mort et on apprend que Thérèse s'est débrouillée toute seule

Verde aborde maintenant un point essentiel. La ligne de conduite de Thérèse – à entendre comme son type de sainteté spécifique - exclut toute manifestation qui soit visible de l’extérieur. En pareil cas, le témoignage du confesseur aurait été essentiel mais il est mort en même temps que Thérèse. Plus généralement, celle-ci, qui s’estimait apte à prendre elle-même les bonnes décisions pour son intérieur, semblait rétive à toute direction. A sa décharge, selon un témoin, les confesseurs de passage lui donnaient des directives contradictoires. Verde appuie son accusation tout à la fois sur la manière dont Thérèse s’exprime dans son autobiographie (Jésus comme seul directeur) et sur les témoignages de ses sœurs carmélites qui, sans en voir le danger, forcent le trait en peignant une Thérèse hors de tout contrôle clérical. La conclusion est sans appel, comportement présomptueux et surtout risque de quiétisme.

5. Il aurait été très utile et même tout à fait nécessaire d’avoir le témoignage d’un homme, le prêtre qui était confesseur dans le couvent de la Servante de Dieu. En effet, cette dernière s’est tracé de sa propre initiative une ligne de conduite qui ne comportait rien d’extraordinaire au plan humain, rien de visible à des regards extérieurs ; elle s’y est toujours tenue et elle ne pouvait plaire à Dieu que par des sacrifices intérieurs. Donc seule une personne qui aurait bien connu sa conscience pour l’avoir examinée aurait pu en témoigner valablement. 

On sait par ailleurs que sœur Thérèse ne s’est pas prêtée facilement et docilement au choix d’un directeur de conscience : « Dieu permit, selon un témoin [Mère Agnès], qu’elle éprouvât une grande difficulté à faire connaître ses sentiments et qu’elle ne pût pendant plusieurs années trouver le Directeur qu’elle cherchait. Un premier [le P. Pichon] l’entend à peine et doit partir pour le Canada d’où il lui écrit quelques lignes une fois l’année. Un autre [le P. Blinio], étonné de la hardiesse de ses aspirations à une conduite suréminente, lui dit que c’est orgueil de vouloir égaler et même surpasser sainte Thérèse. Un autre [le P. Alexis] enfin, en 1891, l’assure qu’elle n’offense pas Dieu et qu’elle peut suivre en toute sécurité sa vie de confiance et d’abandon. A partir de ce moment elle fut tranquille » (Summ. p. 238 § 1[PO p. 164]). 

Déjà avant d’entrer au couvent, elle avait l’habitude de se fier plus volontiers à son propre jugement que de se faire guider par un directeur de conscience, nous apprend le témoin IV [Sr Geneviève]. « Elle n’avait pas, à proprement parler, de directeur spirituel ; elle voyait si clairement ce qu’elle devait faire qu’elle n’éprouvait pas le besoin de le demander » (Proc., fol 344, verso [PO p. 270]). Et deux ans avant de mourir, en l’année 1895, elle écrivait : « Jamais je n’ai entendu (Jésus) parler, mais je sens qu’il est en moi. A chaque instant, il me guide et m’inspire ce que je dois dire ou faire. Je découvre, juste au moment où j’en ai besoin, des lumières que je n’avais pas encore vues ; ce n’est pas le plus souvent pendant mes oraisons qu’elles sont les plus abondantes, c’est plutôt au milieu des occupations de la journée » (Summ, p. 140, vers la fin [selon Mère Agnès, PO p. 152]). 

Tout homme avisé comprend bien que cette façon de diriger sa vie peut être sujette à des égarements d’importance ; il jugera aisément que la Servante de Dieu n’a absolument pas été à l’abri de l’erreur quiétiste quand il lit attentivement ce qui suit : « Parlant de la prière, elle dit [selon le P. Madelaine] : En dehors de l’office divin, je n’ai pas le courage de chercher dans les livres de belles prières, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire, je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, et toujours il me comprend. Pour moi, la prière est un élan du cœur, un simple regard jeté vers le ciel, un cri de reconnaissance et d’amour, au milieu de l’épreuve comme au sein de la joie, quelque chose d’élevé et de surnaturel qui dilate l’âme et l’unit à Dieu » (ibid. p. 260 § 73 [PO 520]).

Un comble: Thérèse est le principal témoin à son procès

Poursuivant la critique des témoignages, Verde en vient à un argument récurrent dans le dossier thérésien : la moniale, à travers la publication de l’Histoire d’une âme, est le principal témoin de son propre procès et un tel témoignage est nul de droit, la conclusion de cet article est claire sur ce point. Le Promoteur de la foi avance deux arguments différents : le premier souligne la qualité littéraire d’un ouvrage destiné à conquérir le lecteur presque malgré lui ; le second va au fond du dossier : seule la révélation de Thérèse sur son intimité spirituelle a permis de connaître la sainteté de sa vie que même ses sœurs carmélites ignoraient puisque leur correspondance avec Léonie, du vivant de Thérèse, était muette sur ce sujet.

6. Pour en revenir au recueil des preuves, on ne peut contester qu’on s’est beaucoup rapporté à l’histoire de sa vie que la servante de Dieu a écrite de sa main et que la diffusion de ce texte est à l’origine de la réputation de sainteté qui s’est répandue largement. 

C’est que la narration [en] est charmante, rédigée et élaborée, au point qu’il semble qu’on y ait mis un souci littéraire, de sorte que non seulement elle flatte l’esprit et charme le cœur, mais qu’elle suscite l’admiration des lecteurs. Le témoin V [le P. Élie de la Mère de Miséricorde] l’admet candidement : « Ce fut en lisant cette admirable et ravissante autobiographie de Sœur Thérèse ou, pour mieux dire, en la dévorant de mes yeux, que je me sentis pris d’un tel enthousiasme pour cette petite Sœur, ignorée jusque là, que dès lors je conçus la plus tendre dévotion pour la Servante de Dieu, avec la certitude qu’un jour très proche elle serait béatifiée par l’Église ». (Summ. p. 4, vers la fin [PO, p. 320]). 

Si la servante de Dieu n’avait pas relaté dans ses écrits les élévations célestes que le Christ Notre Seigneur lui avait accordées dans l’intimité de son cœur, et si elle n’avait pas révélé les trésors de son âme, avec une grande assurance dans ses affirmations, personne, probablement, n’aurait jamais pensé qu’elle était une sainte et qu’elle avait eu des vertus héroïques. Une de ses sœurs [Sr Françoise-Thérèse, visitandine] en témoigne : « L’étude de ce livre m’apprit bien des détails de sa vie que j’ignorais. Je la savais très vertueuse, mais ne vivant pas avec elle, et n’ayant d’ailleurs jamais pénétré bien avant dans son intimité, je ne soupçonnais pas que son héroïsme s’élevât à ce degré » (Proc., fol 487 [PO p. 349]). 

Même si ce témoin n’a plus eu l’occasion de vivre avec la servante de Dieu après que cette dernière fut entrée au couvent, les trois autres sœurs lui envoyaient souvent des nouvelles. Celles qui demeuraient dans le même monastère que Thérèse n’auraient pas gardé le silence sur sa progression dans la voie des vertus si elles avaient remarqué quelque chose d’admirable. 

En tout cas si des anecdotes ne peuvent constituer des preuves adéquates pour la réputation de sainteté, à suivre les indications de la doctrine de Benoît XIV (Livre II, chap. 40, n°1), la biographie que la Servante de Dieu a rédigée d’elle-même a encore moins de valeur à cet égard.

Une réputation de sainteté uniquement après sa mort

Verde poursuit sa démonstration sur l’importance de l’Histoire d’une âme. Deux témoins différents font le même constat, que ce soit dans les pays anglophones ou à Lisieux même : c’est seulement après la publication de l’ouvrage que la réputation de sainteté de Thérèse s’est développée. L’autre témoignage avancé paraît déplacé ici puisqu’il fait état d’une réception d’abord hostile (une sainteté à l’eau de rose, comme les romans de même nom) qui ensuite se révèle favorable, l’intéressé ne résistant pas à une étude plus approfondie de la doctrine spirituelle.

7. « Aussitôt que la vie de Sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus eut été lue par quelques personnes, ce fut comme une étincelle qui allume partout l’incendie » (Summ. p. 470 § 50 [Sr Geneviève, PO, p. 313]). « Dans mon pays (selon le témoin II [Thomas Nimmo Taylor ]), l’histoire d’une Ame a été traduite dans la langue anglaise en 1901 ; la publication de ce livre a été le point de départ de la réputation de sainteté de la Servante de Dieu dans les pays de langue anglaise, jusqu’en Amérique. Cette réputation s’est d’abord développée lentement, peut-être à cause du prix relativement élevé de cette publication» (ibid. p. 462 § 24 [PO, p. 228]). 

Le témoin XVII [Marie de la Trinité] rapporte : « Il y en a même quelques-uns qui n’appréciaient pas d’abord Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus, l’appelaient par dédain “une enfant”, “une sainte à l’eau de rose” ; mais après une étude plus approfondie de sa vie et de sa petite voie d’enfance, ils sont devenus ses plus chauds admirateurs et ses plus fervents amis » (ibid. pag. 502 § 149 [PO, p. 473]). 

On doit à cette diffusion les premiers afflux de dévots à la tombe de la Servante de Dieu, d’après ce que nous fait comprendre le témoin XX [sa cousine, Jeanne La Néele] : « Ce concours de peuple a commencé vers l’époque où la publication de l’Histoire d’une Ame a fait connaître la Servante de Dieu ; il s’est beaucoup accentué depuis l’ordonnance de Monseigneur l’Evêque de Bayeux pour la recherche des écrits de Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus [qui marque l’ouverture officielle du procès], et il va se développant tous les jours » (ibid. p. 506 § 163 [PO, p. 498]). 

Intervention divine ou sentimentalité ?

Nous sommes parvenus au cœur d’une objection capitale que Benoît XV en 1921 aura encore besoin de réfuter publiquement, tant elle est tenace, et à laquelle l’avocat de la cause avait choisi par anticipation de répondre. La rapide propagation de la réputation de sainteté de Thérèse est telle, selon ce dernier, qu’elle n’est pas explicable par « quelque cause naturelle », mais qu’elle témoigne bien de l’intervention de la Providence. Là où l’avocat plaide pour une démonstration de « la puissance divine », Verde se contente de pointer l’efficacité de « l’action humaine » et compte bien dans les articles suivants le démontrer amplement.

8. Puisque la réputation de sainteté de la Servante de Dieu s’est répandue - beaucoup plus largement et avec beaucoup plus d’éclat qu’on aurait pu le supposer – postérieurement à la diffusion de son autobiographie imprimée, l’Avocat [de sa cause] a anticipé la difficulté suscitée par l’encouragement apporté à cette propagation ; il écrit : « Personne de sensé n’attribuerait à quelque cause naturelle une telle propagation, dès la diffusion de l’histoire de la vie de la Servante de Dieu ; la Prieure de Lisieux en fit envoyer le texte, une fois imprimé, aux autres monastères de Carmélites à la place de la lettre circulaire que, depuis une tradition établie de longue date dans cette congrégation, on adresse après le décès d’une religieuse de cet Ordre. Qui, en comparant ce fait avec ses conséquences étonnantes et universelles, ne comprendrait qu’il n’y a aucune proportion naturellement explicable, entre celles-ci et leur cause ? » (Summ. p. 156 § 190). 

Il ajoute, à la suite, le témoignage de quelques hommes pieux afin de mieux persuader qu’on ne peut expliquer rationnellement que la réputation de sainteté soit devenue universelle par la seule influence d’une telle biographie. Je n’invoquerai pas comme défense l’autorité du directeur du grand séminaire de Sées d’après lequel l’avidité à lire la dite biographie repose, en grande partie, « sur l’éminente sentimentalité qu’il trouve dans l’Histoire d’une Ame » (Summ. p. 479, au début [Témoignage rapporté par le chanoine Dumaine, PO, p. 336]). On peut avancer aussi d’autres arguments qui démontrent assez clairement qu’il faut attribuer à des actions humaines ce que l’Avocat préfèrerait mettre au compte de la puissance divine.

Le succès de HA n'est-il pas dû aux indulgences ?

Le premier argument utilisé pour montrer le rôle de l’action humaine dans la diffusion de l’Histoire d’une âme peut prêter à sourire, puisqu’il s’agit de l’effet incitatif d’indulgences trop largement dispensées par les évêques portugais au moment de la traduction de l’Histoire d’une âme. Terrain délicat. Aussi Verde met-il en avant, a contrario, les hésitations de l’archevêque de Westminster à faire de même parce qu’il ne voulait pas cautionner l’activisme du carmel. Finalement, mais Verde ne le dit pas - et peut-être ne le sait-il pas - Bourne a accordé aussi les indulgences demandées.

9. Effectivement, comment le nombre des lecteurs ne se serait-il pas accru de jour en jour, puisque chacun, grâce à la lecture d’un tel récit, pouvait s’attirer des indulgences sacrées ? « L’édition portugaise [de 1906], (dit le témoin XVI [Isabelle du Sacré-Cœur]), composée par le Père de Santanna, Jésuite fort connu dans ce pays pour sa science et son éloquence, a été indulgenciée par treize Evêques ou Archevêques » (Summ, p. 498 § 133 [PO p. 441]). Tout le monde voit ce qu’il y a d’exagéré dans cette faveur faite à la servante de Dieu. 

Il convient d’écouter le témoin II [l’abbéTaylor] : « J’avais fait solliciter de S.G. Mgr Bourne, Archevêque de Westminster, la concession d’une indulgence pour la lecture de la [nouvelle] traduction anglaise de l’Histoire d’une Ame, à l’instar de ce qui s’était fait dans plusieurs diocèses du Portugal. Le prêtre qui était mon intermédiaire me transmit d’abord une promesse favorable, mais comme Mgr l’Archevêque tardait à m’envoyer effectivement cette concession, je demandai au prêtre qui servait d’intermédiaire s’il connaissait le motif de ce retard. Il me répondit que Mgr l’Archevêque avait entendu dire que peut-être on mettait trop de précipitation dans cette affaire de la Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus ; il avait entendu dire aussi que la part que prenait la famille dans cette affaire pourrait en compromettre le succès à Rome. En conséquence, Mgr l’Archevêque pensait qu’il serait plus prudent d’attendre » (Proc. fol. 186, verso [PO, p.229-230]).

Sainteté ou propagande ?

Verde, poursuivant sa démonstration, rassemble maintenant plusieurs témoignages convergents, provenant de personnes qui critiquaient l’activisme déployé autour de Thérèse particulièrement par le Carmel. Et d’y ajouter, avec quelque perfidie, les preuves données par des ardents propagandistes de Thérèse que sont et l’abbé Taylor pour les pays anglo-saxons et surtout Mère Agnès, à Lisieux, qui brandit comme des trophées les importants tirages des images et des livres diffusés par ses soins.

10. L’archevêque de Westminster n’est pas le seul à avoir entendu des objections s’élever à propos de l’excès de zèle déployé dans tout cela. En effet, le témoin VI [le chanoine Dumaine] aussi : « En quelques cas seulement, et fort peu nombreux, j’ai entendu émettre quelques critiques touchant la forme donnée à la diffusion de son histoire et de ses souvenirs ; on trouvait qu’il se faisait trop de bruit autour de sa mémoire. Les deux ou trois personnes que j’ai entendu parler ainsi sont bonnes et recommandables » (Proc. fol. 463 verso [PO, p. 337]). 

De même le témoin XXIV [le Père Madelaine] : « J’ai seulement entendu contester quelquefois l’opportunité pour un Carmel, de publier l’autobiographie d’un de ses membres. On a surtout blâmé, dans quelques Carmels, l’intensité de la propagande faite par le Carmel de Lisieux » (Ibid. fol. 1221 verso [PO p. 524]). Et encore le témoin IX [le Père Roulland] : « J’ai entendu formuler quelques remarques sur l’opportunité des très nombreuses publications relatives à Sœur Thérèse » (Ibid. fol. 535 [PO, p. 376]). Parlant de lui-même, le témoin II [l’abbé Taylor] s’exprime ainsi : « Je me suis appliqué à faire connaître la Servante de Dieu, soit en multipliant et répandant ses images, soit en répandant le livre de sa vie, surtout en Grande Bretagne, dans les Colonies anglaises et dans les États-Unis » (Ibid . fol. 180 verso [PO, p. 227]). 

La meilleure preuve d’un tel empressement, on peut la trouver dans le nombre des histoires et des images de la Servante de Dieu, dont le témoin I [Mère Agnès] a fait le décompte : « Pour donner un simple aperçu de la comptabilité tenue pour les livres, images, souvenirs et correspondances relatives à la Servante de Dieu, je dirai que depuis la publication de l’Histoire d’une Ame jusqu’à ce jour, le total des exemplaires tirés de la Vie de Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus s’élève à 62.815 pour la vie complète, et 80 000 pour la vie abrégée. Le total des exemplaires vendus est de 45.715 pour l’édition complète, de 56.405 pour l’édition abrégée. Quant aux images et aux souvenirs, on nous en demande de plus en plus. En 12 mois c’est-à-dire de Juillet 1909 à juillet 1910, on nous a demandé 183.348 images et 36.612 souvenirs » (Summ. p. 460 § 17 [PO, p. 221]). 

Une mort ordinaire et une sainteté invisible

Verde en revient à l’essentiel de sa démonstration. La réputation de sainteté de Thérèse est postérieure à sa mort comme en témoigne encore le carme Élie de la Mère de Miséricorde. Mais surtout il avance deux arguments nouveaux. D’abord une mort – l’épreuve de vérité - où rien d’extraordinaire ne se produit, à l’encontre de nombreux saints. Pense-t-il à Saint Benoît Labre, inconnu sa vie durant, mais dont la gloire éclate à Rome au moment de son enterrement en 1783 ? Et, au carmel, des témoignages contrastés qui montrent que, hormis les novices, sa sainteté demeurait au mieux peu visible.

11. En conclusion, il n’y a rien d’étonnant à ce que la réputation de sainteté de la Servante de Dieu se soit longuement et largement répandue ; en revanche la légitimité de son origine et de son mode de propagation est plus douteuse. 

On ne trouve rien, dans le décès de la Servante de Dieu, qui constitue un indice ou une preuve de son extraordinaire sainteté, selon l’opinion générale alors exprimée : « Elle resta exposée (témoin I [Mère Agnès]) suivant la coutume du Carmel, dans le chœur des religieuses, près de la grille. Le dimanche soir 3 octobre, on ferma le cercueil après que s’étaient manifestés quelques symptômes de décomposition. L’inhumation eut lieu le lundi 4 octobre, sans que rien se produisit d’extraordinaire » (Summ. p. 356 § 25 [PO, p. 180]). 

Les manifestations de déférence et de vénération n’auraient pas manqué, par lesquelles on rend hommage au moment de leur décès et de leur mise en terre, à ceux qui trépassent, entourés d’une réputation de particulière sainteté, si vraiment, au moins de la part de ses compagnes, ses vertus héroïques et sa sainteté avaient fait l’objet d’une croyance bien établie. 

« Cette réputation (affirme clairement le témoin V [le P. Élie de la Mère de Miséricorde]) se développe spontanément par la lecture de sa vie » (Ibid p. 477 § 70 [PO, p. 324]). Le [même] témoin V ajoute : « J’ai remarqué pendant ces 11 ans que je connais Sœur Thérèse : tous ceux qui lisent attentivement l’Histoire d’une Ame, deviennent des admirateurs de la Servante de Dieu » (Proc fol 446 [PO, p. 325-326]). Il est donc évident que la réputation de sainteté n’a pas commencé à se développer avant que le récit autobiographique rédigé de sa propre main n’ait été imprimé et copieusement divulgué. 

Quant à ce qu’on pensait d’elle dans son couvent durant sa vie, voici ce qu’en dit une autre de ses compagnes, le témoin XIII [Thérèse de Saint-Augustin] : « Pendant la vie de la Servante de Dieu au monastère, j’ai entendu émettre à son sujet, des appréciations diverses. Celles des Religieuses qui la connaissaient mieux, et spécialement les novices qu’elle dirigeait, admiraient la sublimité de sa vertu. Pour d’autres, elle passait inaperçue, à cause, je crois, de sa simplicité. Quelques-unes enfin émettaient des jugements plutôt défavorables. Ainsi quelques-unes l’accusaient de froideur et de fierté » (Proc. fol. 585 verso [PO, p. 403]). 

Une telle diversité d’opinions montre nettement que la Servante de Dieu n’a pas acquis sa réputation de sainteté auprès de celles qui vivaient avec elle au couvent, comme cela se produit au contact d’une pratique continue des vertus héroïques qui force l’admiration même des récalcitrants.

L'héroïsme des vertus n'a pas frappé les regards

Verde et l’avocat de Thérèse ont, l’un et l’autre, le regard tourné vers l’introduction de la cause. Une réputation de sainteté qui se manifeste après la mort, tente de plaider l’avocat, a plus de valeur, même si celui-ci accorde, maladroitement, autant de poids à l’adversité rencontré de son vivant par le candidat à la sainteté qu’au modèle choisi de vie cachée. Verde n’en démord pas et s’en tient au principe sur lequel repose la canonisation : pour le dire autrement, la pratique héroïque des vertus doit crever les yeux… ou crever l’écran.

12. Cela a embarrassé la Défense, qui, cherchant à s’en tirer, a déclaré : « Une réputation qui a pris consistance après la mort mérite plus de considération et a plus de valeur, car il arrive souvent, soit parce que les serviteurs de Dieu ont mené une vie cachée aux regards d’autrui, soit en raison des inimitiés et des dénigrements, qu’une réputation aux yeux des contemporains se trouve limitée dans l’espace et dans le temps et même dépérit étouffée. Donc la Commission qui a la signature du Souverain Pontife, pour introduire la cause des serviteurs de Dieu, a tout à fait raison de prêter attention surtout à une réputation de sainteté qui se développe après la mort des Serviteurs de Dieu. En effet, une vertu authentique, quoiqu’elle ait été en butte à la jalousie et à la calomnie des contemporains, triomphe une fois qu’elle échappe aux regards et reçoit un hommage universel » (Inform. p. 151 § 185). 

J’admets volontiers l’argument. Toutefois lorsqu’il nous faut chercher l’origine de cette réputation et savoir si celle-ci provient de l’éclat des vertus héroïques, - seules ces vertus font toute la gloire de la vraie sainteté – la réputation de sainteté perdrait son fondement si celles qui ont partagé la vie de la Servante de Dieu n’ont pas remarqué chez elle ce qu’il faut de vertus cumulées pour mériter le nom de sainte. 

Tentant encore de surmonter l’objection, l’Avocat ajoute : « Au couvent, il est arrivé à la Servante de Dieu ce qui s’est produit, à notre connaissance, pour beaucoup de saints, hommes ou femmes ; comme, par recherche d’humilité, ils s’efforçaient de cacher leur mérite, ils n’ont pas rencontré parmi leurs compagnons tous les admirateurs qui auraient pu proclamer leur sainteté » (Ibid p. 152 § 187). 

Cependant, c’est le propre de la vertu héroïque de frapper le regard par sa beauté et sa grandeur, de ravir les esprits, et de susciter une vénération éclatante même chez ceux qui désirent garder les yeux fermés.

Marie de Gonzague aurait été un bon témoin 

Verde revient aux jugements divergents des carmélites sur Thérèse en évoquant le cas de Marie de Gonzague, morte en 1904. Il part du témoignage crucial de Taylor : la prieure qui avait reçu Thérèse au carmel était d’abord peu favorable à sa canonisation et, si elle avait ensuite changé d’avis, c’était moins à cause d’une meilleure appréciation de ses vertus qu’en raison des miracles qui commençaient à lui être attribués. Verde n’ignorait pas qu’on avait dépeint au procès une Marie de Gonzague au caractère changeant et influençable. Il rapporte même ce jugement défavorable tout en évitant de citer celle qui l’avait ainsi présentée (Sr Geneviève, PO, p 272-273). Mais il allume un contre-feu en évoquant le témoignage du Père Madelaine, bon connaisseur de la prieure, qui a témoigné au contraire de la droiture de son jugement et de l’affection qui lui portait la communauté. L’affaire Marie de Gonzague commence, procès dans le procès ; elle rebondira au cours du procès apostolique avec la déposition à charge de Mère Agnès.

13. Ajoutons ceci. Personne n’a vu plus profondément les richesses de son esprit et n’a pu évaluer plus justement ses actes, que la Prieure du couvent [Mère Marie de Gonzague] qui, en raison de leurs rapports continuels, a eu la possibilité d’exercer, plus que les autres, son esprit d’observation attentive envers la Servante de Dieu. Or « lorsque je parlai (nous apprend le témoin II [l’abbé Taylor]) à la Révérende Mère Prieure de ce couvent, de la vie de Sœur Thérèse, ELLE SE MIT A RIRE, et me dit qu’on pourrait aussi bien faire canoniser toutes les Carmélites de sa maison. C’était vers 1904, et, en tout cas avant le grand mouvement de dévotion qui s’est développé depuis » (Proc. fol. 184 [PO, p. 229). Certes le témoin ajoute que la dite Prieure a par la suite changé d’opinion ; mais ce ne fut pas l’effet du souvenir de ses vertus et la considération de leur excellence ; c’est ce qu’on disait des bienfaits célestes attribués à son intercession qui opéra ce changement. 

« La prieure actuelle qui était sous-prieure vers 1904 [ce qui est inexact], m’a elle-même témoigné de ce changement causé par la connaissance des grâces obtenues pas l’intercession de la Servante de Dieu » [Suite de la déposition de Taylor, PO, p.229]. On objectera peut-être que le caractère de la prieure était apparemment changeant et influençable ; pour autant il n’est pas permis d’affirmer qu’elle ne jugeait pas correctement la religieuse, voire qu’elle l’ait délibérément sous-estimée, elle qui avait eu des occasions fréquentes d’éprouver le mérite de la Servante de Dieu. 

D’ailleurs à propos de son caractère, il faut entendre le témoin XXIV [le P. Madelaine] qui, interrogé sur ce qu’il sait du caractère de la Prieure Mère Marie de Gonzague, répond : « Je la connaissais particulièrement ; j’ai eu avec elle des relations multiples, soit par correspondance, soit par des entretiens au parloir. Elle me paraissait d’un jugement particulièrement droit. Dans l’administration de sa Communauté, elle était très désireuse du bien. A en juger par les relations extérieures que j’ai eues longtemps avec elle, son caractère me semblait excellent… Ses réélections nombreuses à la charge de Prieure m’ont toujours fait augurer que les Sœurs appréciaient favorablement sa manière de gouverner » (Ibid. fol. 1218 verso [PO, p. 521-522).

Une communauté partagée au sujet de Thérèse

Verde continue l’examen des dépositions des carmélites sur la réputation de sainteté. Deux d’entre elles, inégalement proches de Thérèse, mais l’ayant bien connu au noviciat, Marie-Madeleine et Marie de la Trinité, font l’une et l’autre état du partage de la communauté sur la sainteté de Thérèse. Et Mère Agnès elle-même évoque anonymement le cas de deux sœurs peu favorable à Thérèse, l’une qui a quitté depuis la communauté - sans doute Sr Thérèse de Jésus du Cœur de Marie – et l’autre, Sr Saint-Vincent-de-Paul, qui se demandait, devant une vie si lisse, ce qu’on pourrait dire d’elle dans sa notice mortuaire.

14. L’opinion des moniales n’était pas très différente de celle de la Prieure. Le témoin XVIII [Sr Marie-Madeleine] rapporte : « parmi les autres Religieuses une moitié environ disait : Que c’était une bonne petite Religieuse, bien douce, mais qui n’avait rien à souffrir et dont la vie était plutôt insignifiante. Le reste de la Communauté, partageant les animosités de parti dont j’ai parlé [PO, p. 478], se montrait plutôt défavorable, disant qu’elle était gâtée par ses sœurs, sans articuler, d’ailleurs, aucun reproche bien précis » (Proc. fol. 1108 [PO, p. 481]). 

Le témoin XVII [Marie de la Trinité] va dans le même sens : « Pendant sa vie au Carmel, la Servante de Dieu passa à peu près inaperçue dans la Communauté. Quatre ou cinq religieuses seulement, et j’étais de ce nombre, pénétrant davantage dans son intimité, se rendirent compte de ce qui se cachait de perfection sous le dehors de son humilité et de sa simplicité. Pour la masse, on l’estimait un religieuse très régulière et on ne trouvait aucun reproche à lui faire. Elle eut à souffrir d’un certain sentiment de jalousie qui animait bon nombre de Religieuses contre ce groupe des quatre sœurs Martin » (Summ. p. 500 § 144 [PO, p. 471]). 

Le témoin I [Mère Agnès] ajoute : « Des Religieuses, à ma connaissance, cependant, en jugèrent autrement. L’une d’elles disait que ce n’était guère difficile d’être sainte, quand on avait comme elle tout à souhait ; qu’on vivait en famille et dans les honneurs. » Certes le témoin remarque : « que cette Religieuse, professe depuis longtemps, était d’un jugement peu droit, qu’elle a voulu quitter le monastère, et qu’elle est maintenant rentrée dans le monde » ; mais il ne faut pas, pour cela, mépriser son jugement sur ce point surtout quand il est tout à fait confirmé par le jugement des autres. 

« Une autre, (selon le même témoin [Mère Agnès]), pendant sa maladie disait : “je me demande ce que notre Mère Prieure pourra bien écrire de Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus ? Que voulez-vous dire d’une personne qui a été tout le temps choyée et qui n’a pas acquis la vertu comme nous au prix des luttes et des souffrances. Elle est douce et bonne, mais c’est naturel chez elle” » (Proc. fol . 241 [PO, p. 177]).

Une piété superficielle

Poursuivant « dans la même veine », qui visiblement s’épuise, le promoteur de la foi retourne deux anecdotes destinées à illustrer l’humilité de Thérèse où celle-ci répondait avec sérénité à des propos sévères proférés devant elle. Lui s’en tient aux griefs énoncés. Mais il faut noter que, pour le second cas, à l’encontre de ce que dit Verde, l’anecdote a été rapportée par Thérèse elle-même à la sœur qui l’inclut dans sa déposition. Et pour le troisième, que, contrairement à ce qu’il laisserait entendre, la scène se passe non à Lisieux, mais … au Canada et dans une congrégation active.

15. Dans la même veine, ce que relate le témoin XVII [Marie de la Trinité] : « Il y avait à la cuisine une Sœur [sans doute la même que précédemment] qui ne l’aimait pas et parlait d’elle avec mépris (cette Religieuse est morte) ; voyant venir la Servante de Dieu, elle disait : “Regardez-la marcher ; elle ne se presse pas ! Quand va-t-elle commencer à travailler ? Elle n’est bonne à rien !” » (Summ. p. 355 § 65 [PO, p. 480]). 

Le témoin XIII [Thérèse de Saint Augustin] tient des propos du même genre : « J’entendais aussi, il y a quelques jours, une Sœur qui disait à une autre : Je ne sais pourquoi on parle tant de Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus, elle ne fait rien de remarquable, on ne lui voit point pratiquer la vertu, on ne peut même pas dire qu’elle soit une bonne Religieuse. » (Summ. p. 329 § 38 [PO p. 403]). Certes le témoin avertit : « Je sais que cette Sœur disait cela dans un mouvement de mauvaise humeur » ; nous ne savons cependant pas ce qu’elle aurait répondu, si elle avait été interrogée pendant le procès à ce sujet. 

Le témoin X [le P. Pichon] après avoir dit : « Une Religieuse, qui aujourd’hui est morte, estimait que la piété de Sœur Thérèse était enfantine et toute superficielle », ajoute : « Cette Religieuse que j’ai bien connue, était toute pétrie de rationalisme et de sens humain » (Proc. fol. 551 [PO p. 383]). Mais cette religieuse n’était pas la seule à penser ainsi au sujet de la Servante de Dieu.

Enfantine et peu virile

Les ultimes témoignages sur la réputation de sainteté concernent la famille carmélitaine. D’abord deux carmels : visitant celui de Lourdes, Taylor rapporte l’avis défavorable d’une sœur irlandaise ; dans celui de Trévoux, en exil à Rome, c’est le carme Élie de la Mère de Miséricorde qui entend une prieure - l’actuelle ou l’ancienne, il ne se souvient plus - trouver Thérèse peu virile, sans doute au regard de la grande Thérèse. Le même témoin fait aussi état des propos d’un carme de sa communauté italienne qui jugeait la vie de Thérèse trop enfantine, mais qui s’est rétracté au vu d’un acte de vertu de Thérèse, bien mince selon le promoteur de la foi.

16. Voici en effet ce que nous apprend le témoin II [Taylor] : « Au Carmel de Lourdes, j’ai parlé ces jours derniers, à une Religieuse irlandaise dont j’ai oublié le nom, mais qui est la seule irlandaise dans cette maison. Elle m’a dit que la lecture de l’Histoire d’une âme la laissait en défiance » (Proc. fol 184 [PO, p. 229]). 

De même, le témoin V [Élie de la Mère de Miséricorde] énonce : « Un jour, il y a déjà quelques années de cela (vers 1905), j’étais au parloir des Carmélites de Trévoux, exilées à Rome, avec toute la Communauté ; alors la Révérende Mère Prieure, décédée pieusement il y a peu d’années, ou bien l’ex-prieure, mère Marie-Louise, je n’ai pas souvenance laquelle des deux, me parlant de l’Histoire d’une âme, me dit quelque mot qui montrait ne pas trop apprécier ce livre. Je ne me rappelle pas à présent les mots précis, seulement il me resta l’idée que cette Histoire était considérée par mon interlocutrice comme peu virile» (Ibid. fol 444, verso [PO, p. 325]). 

Le même [témoin] relate : « Il y a un mois environ, le P. Franco, âgé de 43 ans, lisait ou entendait lire au réfectoire de notre noviciat de Concesa, près Trezzo d’Adda [entre Bergame et Milan], l’Histoire d’une âme ; et après, en récréation, critiqua cette vie comme trop enfantine, et ne trouvait pas grand’chose dans la sainteté de notre Sœur Thérèse [PO p. 325]». Mais le même témoin ajoute que le P. Franco en question, était devenu, peu après, un admirateur de la Servante de Dieu ; or, examinez et considérez quelle fut la cause d’un tel retournement : « Quelques semaines après, peu de jours avant mon départ pour Lisieux, en lisant lui-même un soir, au réfectoire, cette même vie, le passage où la petite sainte raconte qu’étant à la buanderie, elle recevait tranquillement sans bouger de place, l’eau sale qu’une des Sœurs lui envoyait à la figure en lavant des mouchoirs, alors, après, en récréation, P Franco rétracta sa première appréciation, et dit que vraiment il fallait une vertu héroïque pour supporter en silence et patiemment de telles actions, et devint grand admirateur de Sœur Thérèse » (Ibid. fol 445 verso [PO, p. 326]).

Une sainteté si cachée est sans preuve 

Verde ouvre cet important paragraphe par une première conclusion rigoureusement articulée : comme, mis en présence d’une sainteté toute cachée – il n’a pas été convaincu par l’avocat -, il est impossible dans ce dossier de fournir des témoignages juridiquement recevables, on ne peut donc avancer des raisons justifiant la poursuite du procès canonique. La sainteté de Thérèse n’est pas en cause, mais les preuves de l’héroïcité des vertus se dérobent face à l’omniprésence du témoignage que Thérèse porte sur elle-même. Et puis, comme si de rien n’était, Verde continue sa revue de détail en proposant une nouvelle objection, le jugement négatif de quelques carmels lors de la parution de l’Histoire d’une âme.

17. On dira qu’il faut chercher l’origine de la divergence d’avis au sujet de la Servante de Dieu - ce que les témoins signalent à plusieurs reprises - dans le fait que sa conduite n’offrait rien, vue de l’extérieur, qui aurait pu passer pour héroïque ou extraordinaire et que toute sa sainteté demeurait cachée dans son cœur, invisible aux regards. Admettons-le. 

Mais comme l’Église ne prononce pas ses jugements sur la base de la vie intime, il serait vain de lancer l’enquête devant aboutir à l’introduction de la Cause. Certes la Sœur Thérèse sera sainte devant la face de Dieu ; mais faute de preuves évidentes et reconnues juridiquement indispensables pour proclamer sa sainteté, notamment faute d’actes de vertus typiquement héroïques, perçus et rapportés par des témoins ainsi que d’éléments qui auraient donné à sa réputation un fondement et une origine solides, c’est l’essentiel de la matière à discussion pour le débat juridique qui ferait défaut. 

Par ailleurs, à mon sens, les doutes ne sont pas dus seulement aux lacunes, mais ils tiennent aussi à des propos et à quelques actions de la Servante de Dieu qui rendent sa sainteté ambiguë et mal assurée. « Lors de la première publication (selon le témoin I [Mère Agnès]) de l’Histoire d’une âme (1898), la plupart des Carmels reconnurent dans cette vie l’expression d’une vertu exceptionnelle. Deux ou trois Carmels, cependant, nous transmirent des observations que je puis résumer ainsi : “Cette Religieuse si jeune n’aurait pas dû affirmer d’une manière aussi absolue ses vues sur la perfection. L’âge et l’expérience les auraient sans doute modifiées. La Révérende Mère Prieure n’aurait pas dû lui permettre de les exprimer ainsi et encore moins n’aurait pas dû les publier elle-même” [PO, p. 222] ». 

Le témoin [toujours Mère Agnès] rapporte que ces religieuses ont ensuite révisé leur jugement et ajoute : « je le sais par les lettres qu’elles m’écrivent ». Mais du fait que ces lettres n’ont pas été produites, on reste dans l’ignorance sur la motivation de leur changement d’avis et sur l’importance de celui-ci. Le témoin continue : « Une autre Prieure, morte depuis, disait qu’en parlant de ses grâces, Sœur Thérèse s’exprimait peut-être avec simplicité mais qu’on pouvait y voir aussi de l’orgueil » (Proc. fol 295, verso [PO, 222]).

La future sainte se trouvait sainte

Verde fait un pas supplémentaire dans son argumentation. Non seulement Thérèse est seule à témoigner de son intérieur vertueux mais de plus elle a l’outrecuidance, à la fin de sa vie, de se déclarer sainte notamment en encourageant la conservation de reliques la concernant. C’est Mère Agnès qui, toute à sa volonté de montrer les dons extraordinaires de sa sœur – ici l’anticipation de son action après sa mort – apporte sur un plateau sans le vouloir l’essentiel des griefs du promoteur de la foi. Et c’est d’autant plus grave que la mise en cause des propos de Thérèse risque d’entraîner la disqualification de la petite voie à laquelle Mère Agnès tenait tant.

17 [bis] Parmi les nombreux exemples que je pourrais donner, j’en sélectionnerai quelques-uns qui prouvent que la Servante de Dieu a affirmé ouvertement sa grande sainteté. 

Le témoin I [Mère Agnès] nous livre ces faits dignes d’être relatés : « Vers la fin de sa vie (les trois derniers mois) pendant que mes deux sœurs et moi étions près de son lit, elle nous manifesta avec un grande simplicité, d’étranges pressentiments de ce qui devait se passer à son sujet après sa mort. Elle nous fit comprendre qu’après sa mort, on rechercherait ses reliques et qu’elle aurait à accomplir une mission dans les âmes, en propageant sa “petite voie de confiance et d’abandon”. Notamment elle nous recommandait de conserver soigneusement jusqu’aux rognures de ses ongles. Dans les dernières semaines de sa vie, nous lui apportions des roses à effeuiller sur son Crucifix ; s’il tombait des pétales à terre, une fois qu’elle les avait touchées, elle nous disait : “Ne perdez pas cela mes petites sœurs, vous ferez des plaisirs avec ces roses ”. 

Et elle dit aussi : “il faudra publier le manuscrit (l’histoire de sa vie) sans retard après ma mort. Si vous tardez, le démon vous tendra mille embûches pour empêcher cette publication, pourtant bien importante”. Je lui dis : “Vous pensez donc que c’est par ce manuscrit que vous ferez du bien aux âmes ?” – “Oui c’est un moyen dont le bon Dieu se servira pour m’exaucer. Il fera du bien à toutes sortes d’âmes, excepté à celles qui sont dans les voies extraordinaires” » (Proc. fol. 238 verso [PO, 175-176]). 

Le témoin III [Marie du Sacré-Cœur] ajoute : « Un jour elle nous dit avec un air gracieux : Mes petites sœurs, vous savez bien que vous soignez une petite sainte » (Ibid. fol 324 [PO, p. 255]). 

Son assurance de salut, divine ou diabolique? 

Verde veut maintenant entendre Marie du Sacré-Cœur, toujours sur la connaissance que Thérèse avait de son activité après sa mort. Le passage retenu est d’autant plus important que le témoin y livre l’origine de la formule - déjà célèbre - sur la pluie de roses. Mais surtout il y trouve l’occasion de revenir au fond du débat. D’ou provient chez Thérèse « l’assurance de bénéficier de la faveur divine et d’obtenir la béatitude éternelle » ? De Dieu, dira-t-on. Soit, mais, rétorque Verde, trouvez-moi le confesseur expérimenté qui prouvera qu’il ne s’agissait pas d’une tentation diabolique, poussant la jeune carmélite à l’orgueil ? Toujours ce témoin absent et pourtant indispensable dans une entreprise si délicate de discernement des esprits. Trouvez-moi aussi, continue-t-il, le prêtre éclairé que la carmélite avant de mourir aurait dû consulter quand elle envisageait une publication de ses écrits. Mère Agnès s'était trop avancée sur ce dossier et le piège risquait de se retourner contre Thérèse.

18. De plus, le même témoin [Marie du Sacré-Cœur] rapporte : « Le 18 Juillet 1897, elle me dit : si vous saviez comme je fais des projets, que de choses je ferai quand je serai au ciel ! – Quels projets faites-vous donc ? lui dis-je. “Je commencerai ma mission… J’irai là bas aider aux Missionnaires et empêcher les petits sauvages de mourir avant d’être baptisés » (Summ. p. 425 § 251 [PO, p. 256]). 

La même [Marie du Sacré-Cœur], encore : « Je lisais [publiquement] au réfectoire un trait de la vie de St Louis de Gonzague, où il est dit qu’un malade qui sollicitait sa guérison, vit une pluie de roses tomber sur son lit, comme un symbole de la grâce qui allait lui être accordée. – Moi aussi, me dit-elle ensuite pendant la récréation, après ma mort, je ferai pleuvoir des roses » (Proc. fol. 314 [PO, p. 248]). 

Je laisse de côté ce que, dans le récit de sa vie, la Servante de Dieu raconte des grâces dont elle pensait bien que son Céleste Époux l’avait jugé digne ; je me demande toutefois d’où provenait une telle assurance de bénéficier de la faveur divine et d’obtenir la béatitude éternelle. Assurément de la seule révélation de Dieu. Mais qu’est-ce qui a pu la rendre si sûre qu’il s’agissait vraiment de révélation divine, alors qu’on doit redouter la tromperie du démon, très difficilement évitable, même avec l’aide de confesseurs pleins d’expérience ? Est-ce que la Servante de Dieu a eu recours aux conseils de son directeur spirituel, quand elle a demandé à ses Sœurs de faire diffuser l’histoire de sa vie ?

Que de présomption !

Verde donne ici l’impression, faute de mieux, de revenir sur un dossier jugé. Il reprend en effet à son compte une critique du censeur des écrits de Thérèse (6 décembre 1912), écartée aussitôt puisque l’approbation des écrits est immédiate (11 décembre 1912). En fait il reprend la critique à son compte et de nouveau cite Mère Agnès. Cette fois-ci, la prieure livre une appréciation personnelle de deux formules délicates de l’Acte d’offrande, évoquant deux grâces exceptionnelles qui avaient déjà suscité, durant le procès, une demande d’explication faite par l’avocat du diable concernant la doctrine, le sulpicien Dubosq. L’interprétation « réaliste » de Mère Agnès était dangereuse. Verde ne cherche pas à conclure : les faits parlaient d’eux-mêmes et démontraient la présomption de Thérèse.
[ndlr : Avec l'Immaculée pense que Mère Agnès interprétait bien et poursuit des études sur ce sujet. D'ailleurs il ne faut pas dire : "interprétait bien", car il ne s'agit pas ici d'interprétation. Mère Agnès de Jésus se contente de répéter fidèlement ce que lui disait Thérèse, de même que Sr Marie de la Trinité répétait fidèlement les dires de Thérèse, elle aussi. Nous avons trouvé plusieurs écrits de Sainte Thérèse postérieurs à l'acte d'offrande du 9 juin 1895 qui parlent de cette présence réelle de Jésus en elle (poèmes, notamment). Nous les publierons peu à peu dans l'article en onglet consacré à ce sujet. Nous avons aussi trouvé deux récits de grâces reçues par Céline et Marie, ses sœurs, après l'acte d'offrande. Elles ont senti Jésus vivant en elles, comme Sr Marie de la Trinité. Pour Céline, cela s'est passé quelques mois après. Thérèse en a fait un poème (PN 27), pour lui rappeler cette grâce. Nous détaillerons plus tard, sur ce sujet. Pour Marie, il semble que cette grâce a eu lieu après la mort de Thérèse. Nous expliciterons davantage les choses, dans quelque temps. Dieu a voulu ainsi manifester, par les premières personnes qui ont récité l'acte d'offrande, que cette grâce peut être véritablement demandée...]

19. Le théologien, censeur des écrits de la Servante de Dieu, constate cette tendance à l’exaltation et aux transports de dévotion qui, faute de connaissances indispensables et de la garantie de conseils prudents, l’a entraînée à des façons de parler erronées et à des propos qui méritent les observations et des critiques de la censure. Entre autres points qu’il a relevés et qui mériteraient, selon lui, quelques explications, en voici deux : ce sont deux demandes qu’elle a faites [à la fin de l’Acte d’Offrande de 1895] comme étant d’insignes faveurs, ainsi que nous l’apprend sa sœur, le témoin I [Mère Agnès] : - « 1° la faveur de conserver en elle la présence réelle de Notre Seigneur, dans l’intervalle de ses communions. – Restez en moi comme au tabernacle. – 2° La faveur de voir briller au ciel sur son corps glorieux les stigmates de la Passion [PO, p. 158] ». 

Ces demandes ont paru à ce point insolites que le Promoteur Fiscal [le chanoine Dubosq] a jugé bon de questionner le témoin : savait-elle si ces termes : « Présence réelle dans l’intervalle des communions, et Stigmates sur son corps glorifié, avaient été employés oralement et par écrit par la Servante de Dieu, dans une sorte d’amplification métaphorique, ou s’ils devaient être pris stricto sensu [PO p. 158-159]». Le témoin répondit : « Elle m’a bien souvent développé ces pensées dans la conversation et j’ai la certitude qu’elle l’entendait dans le sens littéral. D’ailleurs, sa confiance amoureuse en Notre Seigneur la portait à une sorte de hardiesse sans limites dans ses demandes » (Proc. fol. 209, verso [PO, p. 159]).

Puérile et insignifiante

Changement d’accusation, changement de registre aussi. La « puérilité » - voire l’insignifiance - des propos de Thérèse. Verde n’avait pour ainsi dire qu’à se baisser en puisant soit dans les commentaires trop admiratifs des sœurs de Thérèse soit directement dans les Conseils et souvenirs de l’édition de 1907 de l’Histoire d’une âme. Une question qui concerne Thérèse sacristine : les paroles citées n’ont qu’une apparence de puérilité, puisqu’elles traduisent quelque chose d’essentiel pour elle, son rapport au sacerdoce. Verde s’en était-il rendu compte en choisissant de les dénoncer ? Une remarque plus générale : les accusations ici avancées montrent combien est mince la frontière qui sépare la dénonciation de la puérilité de l’éloge de la simplicité. 

20. Les exemples qui suivent montrent combien la Servante de Dieu se plaisait à des puérilités. [Selon Sr Geneviève] « Elle aimait à considérer Jésus dans son enfance ; elle disait : Ce serait gentil si je mourrais un 25 mars [fête de l’Annonciation], parce que c’est ce jour-là que Jésus a été le plus petit » (Summ. p. 195 vers la fin [PO, p. 279]). 

Aux moments où elle était sacristine, « en préparant la messe du jour suivant, elle aimait à se regarder dans le calice et la patène ; il lui semblait que l’or ayant reflété son image, c’était sur elle que reposeraient les divines Espèces » (ibid p. 151, à la fin [même témoin, PO, p. 290]. [Témoignage concordant de Mère Agnès] :« Pendant sa maladie, on lui apporta le calice d’un jeune prêtre qui venait de dire sa première Messe. Elle regarda le dedans du vase sacré et nous dit : mon image est reproduite au fond de ce calice où le sang de Jésus est descendu et descendra tant de fois. J’aimais à faire cela dans les calices quand j’étais sacristine » (ibid p. 141 vers le milieu [PO, p. 165-166]). 

Autre anecdote rapportée par une des novices [Marie de la Trinité] qu’elle était chargée de mener jusqu’à l’accomplissement de leur vocation religieuse : « Je me repentais amèrement d’une faute que j’avais commise. Elle me dit : “Prenez votre Crucifix et baisez-le”. Je lui baisais les pieds. - “Est-ce ainsi qu’une enfant embrasse son Père ? Bien vite, passez vos mains autour de son cou et baisez son visage…” J’obéis. “Ce n’est pas tout. Il faut se faire rendre ses caresses”. Et je dus poser le crucifix sur chacune de mes joues ; alors elle me dit : “C’est bien, maintenant tout est pardonné” (Storia di un’ Anima, ecc. p. 278 [Texte original HA 1907, p. 278]).»

Manque de modération 

De l’accusation d’insignifiance Verde glisse à celle de manque de modération. Il évoque longuement le comportement de Thérèse, se plaignant tous les jours de maux d’estomac parce que sa maitresse lui avait dit d’en faire l’aveu…et avait oublié son conseil, pris au pied de la lettre par une novice scrupuleuse, d’où un long quiproquo. Erreur de jeunesse, soit. Mais Thérèse, maitresse des novices à son tour, prenait argument de cet exemple pour obliger Marie de la Trinité à tirer les conséquences de ses propres plaintes, dans le but de l’inciter à choisir plutôt de souffrir en silence les maux quotidiens. Verde n’a pas vu ou voulu voir la finalité de l’histoire.

21. Relève aussi de l’insignifiance, ce que le témoin IV [Sr Geneviève] range parmi les actes de vertu insigne. « Elle ne s’essuyait pas la sueur, parce qu’elle disait que c’était convenir qu’on avait trop chaud et une manière de le faire savoir » (Summ. p. 287 § 13 [PO, p. 295]). Il s’agit d’un phénomène extérieur qui ne pouvait échapper à la vue de personne. 

En ce qui concerne l’accomplissement des ordres reçus, elle manquait aussi de cette modération faute de laquelle l’éclat de toute vertu se ternit. « Un jour, dit le témoin XVII [Marie de la Trinité], que j’avais un violent mal de tête, Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus voulut que j’aille le dire à notre Mère ; comme je m’y opposais, alléguant que ce serait une façon de demander du soulagement, elle me dit : Que diriez-vous si on vous imposait l’obligation que l’on m’avait faite quand j’étais postulante et novice ? Notre Maîtresse me commanda de lui dire chaque fois que j’aurais mal à l’estomac. Or cela m’arrivait tous les jours et ce commandement fut pour moi un véritable supplice. Quand le mal d’estomac me prenait, j’aurais préféré recevoir cent coups de bâtons, plutôt que d’aller le dire ; mais je le disais chaque fois par obéissance. 

Notre Maîtresse qui ne se souvenait plus de l’ordre qu’elle m’avait donné, me disait : Ma pauvre enfant, jamais vous n’aurez la santé de faire [Comprendre suivre] la Règle, c’est trop fort pour vous ! ou bien elle demandait pour moi quelque remède à Mère Marie de Gonzague, qui répondit mécontente : Mais enfin cette enfant là [se] plaint toujours ! on vient au Carmel pour souffrir, si elle ne peut pas porter [pour supporter] ses maux, qu’elle s’en aille ! J’ai pourtant continué bien longtemps par obéissance à confesser mes maux d’estomac au risque d’être renvoyée » (ibid . p. 306 § 38 [PO p. 465]). 

Elle aurait mieux fait de rappeler à la Maîtresse qu’elle lui avait elle-même donné cet ordre, afin de ne pas recevoir une injuste punition en raison d’un oubli de la part de cette dernière.

Une hyper-sensible 

Nouveau front, l’extrême sensibilité de Thérèse. Les deux premiers témoignages se rapportent à Thérèse enfant, et Mère Agnès assure que, plus tard ce défaut avait disparu. Pas si sûr, réplique Verde qui s’appuie sur le témoignage d’Aimée de Jésus pour montrer qu’au carmel, en février 1896, Thérèse pouvait encore réagir avec vivacité. N’avait-elle pas contesté publiquement une décision de Marie de Gonzague, alors maitresse des novices ? Ce n’est pas le lieu de raconter cette histoire compliquée - Marie de Gonzague aurait voulu retarder la profession de Sr Geneviève de quelques semaines pour la faire elle-même anticipant sa probable élection comme prieure – mais plutôt de se demander quelle est la finalité des remarques de Verde : souligner un point délicat pour mettre à mal le dossier de Thérèse ou avertir l’avocat de la nécessité de fournir les éclaircissements désirés ?

22. On doit encore retenir ce que déclare le témoin XXIX [Sr André, bénédictine qui rapporte le propos de sœurs de sa communauté]: « Elle était d’une sensibilité excessive qui la portait à se chagriner outre mesure » (Proc. fol 1289 [PO, p. 544). Et sa sœur [Mère Agnès] : « Elle était par tempérament d’une sensibilité extrême ; enfant et déjà grande, elle pleurait avec une facilité extraordinaire. C’est le seul défaut que je lui aie connu » (Summ p. 285 § 4 [PO, p. 169]). 

Elle ajoute, il est vrai, qu’elle était parvenue à être « une parfaite maîtresse d’elle-même [Idem] » ; cependant le co-témoin I [Aimée de Jésus], cité d’office, rapporte un fait suffisamment important pour qu’on le remarque : « Une fois seulement j’ai vu ma sœur Thérèse de l’Enfant Jésus sortir un peu de ce calme : sa sœur (Geneviève de Ste Thérèse) avait eu quelques semaines avant sa profession une vive contrariété, qu’elle ne put dissimuler ; cette peine lui était arrivée de la part de Mère Marie de Gonzague, alors maîtresse des novices. Je ne savais au juste pour quelle raison sœur Geneviève avait été humiliée, mais je dis d’une manière générale à ma Sœur Thérèse de l’Enfant Jésus : Mère Marie de Gonzague a bien le droit d’éprouver ma Sœur Geneviève, pourquoi s’en étonner ? – Sur ce, la Servante de Dieu me répondit avec émotion : Il s’agit d’un genre d’épreuve qu’on ne doit pas donner.- Cette réponse me surprit alors et me parut l’effet d’une affection trop naturelle » (Proc. fol 1116 [PO p. 573]). 

Rejetons donc ce dossier 

On revient toujours à la réputation de sainteté. Le promoteur de la foi avance en conclusion deux arguments complémentaires pour conseiller de rejeter le dossier : la division des avis des carmélites de Lisieux qui ont connu Thérèse de son vivant et une réputation de sainteté qui prend corps après la mort de Thérèse grâce à la publication de l’Histoire d’une âme. Il ne peut être question de mettre en avant les grâces reçues par les fidèles en invoquant Thérèse. Celles-ci ne peuvent qu’illustrer la volonté divine de se servir de la carmélite comme canal des grâces et donc ne remplacent en rien l’incapacité de démontrer les vertus héroïques de Thérèse. Illustrer ou démontrer, deux perspectives contradictoires suggérant deux interprétations différentes pour cette conclusion hostile. Du point de vue juridique, il convient de respecter les règles et de ne pas faire interférer le jugement de Dieu, manifesté par les grâces et les miracles, avec les avis des hommes qui doivent être prioritairement pris en considération pour définir l’héroïcité des vertus, fondement de la réputation de sainteté. Dans une perspective plus théologique, plus spirituelle peut-être, Verde se dit convaincu de la sainteté de Thérèse, même si le témoignage le plus important est celui que la carmélite a donné d’elle-même. Or ce type de sainteté cachée ne correspond pas aux normes classiques, reposant sur la démonstration de l’héroïcité des vertus. Mais n’est-elle pas d’actualité comme le montre le succès de Thérèse ? Au tribunal de choisir en connaissance de cause.

23. Attendu qu’on a vu clairement que, de son vivant, la Servante de Dieu n’a pas été entourée d’une authentique réputation de sainteté, que celle-ci a commencé à se propager non en raison de l’évidence de ses vertus héroïques mais à cause de la diffusion du récit de sa vie qu’elle avait personnellement rédigée ; attendu qu’un certain nombre des religieuses qui avaient longtemps vécu très près d’elle, ainsi que d’autres, ont eu des doutes sur sa sainteté, sans qu’on ait pu réfuter dans le procès leurs avis, les bases sur lesquelles repose le débat présent me paraissent fort ébranlées. 


Il n’est pas utile de répondre que les compagnes de la servante de Dieu qui avaient une opinion défavorable ont ensuite changé d’avis, car si cela s’est produit, il faut en attribuer la cause aux bienfaits qu’elles estimaient avoir reçus de Dieu par son intercession, comme nous l’apprend clairement la RM Marie de la très sainte Trinité [erreur sur le nom, il s’agit de Sr Marie-Madeleine]: « L’unanimité qui s’est faite parmi nous à ce sujet, me paraît déterminée par la certitude que nous avons toutes acquise de l’efficacité de sa protection et de son intercession près de Dieu » (Summ. pag 502 à la fin [PO, p. 481]). Personne dans ce tribunal n’ignore que les bienfaits d’en haut ne sont pas des preuves démontrant la sainteté, mais ne servent qu’à l’illustrer après qu’elle a été complètement démontrée par les moyens juridiquement admis. 


Au reste, au milieu des innombrables personnes – hommes et femmes - qui attestent avoir bénéficié de la protection de la Servante de Dieu, s’élève la plainte d’une de ses cousines [Jeanne Guérin La Néele] qui, publiquement, devant le saint tribunal de Bayeux a déclaré : « J’invoque la Servante de Dieu, mais je constate qu’elle m’envoie plutôt des croix que des consolations » ( Proc. fol 1145 verso [PO, p. 492]) . 

Le 8 avril 1914 

Alexandre Verde, avocat de la Sacrée Congrégation, Promoteur de la Sainte Foi

Le 18 avril les avocats en faveur de Thérèse répondaient à ces objections.
Le 10 juin 1914, le Pape Saint Pie X signait l'introduction de la cause.