jeudi 18 décembre 2014

Comment démultiplier nos mérites : doctrine de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus


Nous avons vu dans un article précédent que nous pouvions nous revêtir des mérites de toutes les personnes que nous désirons, de tous les saints, de Marie, de Jésus. Nous avons également vu dans cet article que Notre-Seigneur offrait ses mérites en entier pour chaque personne. Nous savons grâce à la doctrine de Saint Louis-Marie Grignion de Monfort que la Sainte Vierge est prête à revêtir chaque homme qui lui en fera la demande, de tous ses mérites. Nous avons également vu par les citations de l'article précédent que tous les saints sont prêts à offrir pour chacun d'entre nous à chaque fois tous leurs mérites. Sainte Gertrude a offert ses mérites tout entiers pour plusieurs personnes différentes...
Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus explicite cela. Elle montre dans ce passage que l'on peut démultiplier la valeur de nos mérites et les offrir tout entiers pour autant de personnes que nous le désirons, avec autant d'efficacité que si c'était uniquement pour chaque personne. 

Thérèse s'adresse à Mère Marie de Gonzague dans ce manuscrit. Les mentions explicatives entre crochets sont d'Avec l'Immaculée.

"(...) Il est temps que je reprenne l'histoire de mes frères [prêtres] qui tiennent maintenant une si grande place dans ma vie. ‑ L'année dernière à la fin du mois de mai, je me souviens qu'un jour vous m'avez fait appeler avant le réfectoire. Le coeur me battait bien fort lorsque j'entrai chez vous, ma Mère chérie ; je me demandais ce que vous pouviez avoir à me dire, car c'était la première fois que vous me faisiez demander ainsi. Après m'avoir dit de m'asseoir, voici la proposition que vous m'avez faite : ‑ « Voulez-vous vous charger des intérêts spirituels d'un missionnaire qui doit être ordonné prêtre et partir prochainement ? » Et puis, ma Mère, vous m'avez lu la lettre de ce jeune Père [le Père Adolphe Roulland] afin que je sache au juste ce qu'il demandait. Mon premier sentiment fut un sentiment de joie qui fit aussitôt place à la crainte. Je vous expliquai, ma Mère bien-aimée, qu'ayant déjà offert mes pauvres mérites pour un futur apôtre [l'abbé Maurice Bellière], je croyais ne pouvoir le faire encore aux intentions d'un autre et que d'ailleurs, il y avait beaucoup de sœurs meilleures que moi qui pourraient répondre à son désir. Toutes mes objections furent inutiles, vous m'avez répondu qu'on pouvait avoir plusieurs frères. Alors je vous ai demandé si l'obéissance ne pourrait pas doubler mes mérites. Vous m'avez répondu que oui, en me disant plusieurs choses qui me faisaient voir qu'il me fallait accepter sans scrupule un nouveau frère. Dans le fond, ma Mère, je pensais comme vous et même, puisque « Le zèle d'une carmélite doit embrasser le monde », j'espère avec la grâce du bon Dieu être utile à plus de deux missionnaires et je ne pourrais oublier de prier pour tous, sans laisser de côté les simples prêtres dont la mission parfois est aussi difficile à remplir que celle des apôtres prêchant les infidèles. Enfin je veux être fille de l'Eglise comme l'était notre Mère Ste Thérèse et prier dans les intentions de notre St Père le Pape, sachant que ses intentions embrassent l'univers. Voilà le but général de ma vie, mais cela ne m'aurait pas empêchée de prier et de m'unir spécialement aux oœuvres de mes petits anges chéris [ses jeunes frères selon le sang, morts en bas âge] s'ils avaient été prêtres. Eh bien ! voilà comment je me suis unie spirituellement aux apôtres que Jésus m'a donnés pour frères : tout ce qui m'appartient, appartient à chacun d'eux, je sens bien que le bon Dieu est trop bon pour faire des partages, Il est si riche qu'Il donne sans mesure tout ce que je lui demande... Mais ne croyez pas, ma Mère, que je me perde dans de longues énumérations.

Depuis que j'ai deux frères et mes petites sœurs les novices, si je voulais demander pour chaque âme ce qu'elle a besoin et bien le détailler, les journées seraient trop courtes et je craindrais fort d'oublier quelque chose d'important. Aux âmes simples, il ne faut pas de moyens compliqués ; comme je suis de ce nombre, un matin pendant mon action de grâces, Jésus m'a donné un moyen simple d'accomplir ma mission. Il m'a fait comprendre cette parole des Cantiques : « attirez-moi, nous courrons à l'odeur de vos parfums. » O Jésus, il n'est donc pas même nécessaire de dire : « En m'attirant, attirez les âmes que j'aime! » Cette simple parole « Attirez-moi » suffit. Seigneur, je le comprends, lorsqu'une âme s'est laissée captiver par l'odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu'elle aime sont entraînées à sa suite ; cela se fait sans contrainte, sans effort, c'est une conséquence naturelle de son attraction vers vous. De même qu'un torrent, se jetant avec impétuosité dans l'océan, entraîne après lui tout ce qu'il a rencontré sur son passage, de même, ô mon Jésus, l'âme qui se plonge dans l'océan sans rivage de votre amour, attire avec elle tous les trésors qu'elle possède... Seigneur, vous le savez, je n'ai point d'autres trésors que les âmes qu'il vous a plu d'unir à la mienne ; ces trésors, c'est vous qui me les avez confiés, aussi j'ose emprunter les paroles que vous avez adressées au Père Céleste, le dernier soir qui vous vit encore sur notre terre, voyageur et mortel. Jésus, mon Bien-Aimé, je ne sais pas quand mon exil finira... plus d'un soir doit me voir encore chanter dans l'exil vos miséricordes, mais enfin, pour moi aussi viendra le dernier soir ; alors je voudrais pouvoir vous dire, ô mon Dieu : « Je vous ai glorifié sur la terre ; j'ai accompli l'oeuvre que vous m'avez donnée à faire ; j'ai fait connaître votre nom à ceux que vous m'avez donnés : ils étaient à vous, et vous me les avez donnés. C'est maintenant qu'ils connaissent que tout ce que vous m'avez donné vient de vous ; car je leur ai communiqué les paroles que vous m'avez communiquées, ils les ont reçues et ils ont cru que c'est vous qui m'avez envoyée. Je prie pour ceux que vous m'avez donnés parce qu'ils sont à vous Je ne suis plus dans le monde ; pour eux, ils y sont et moi je retourne à vous. Père Saint, conservez à cause de votre nom ceux que vous m'avez donnés. Je vais maintenant à vous, et c'est afin que la joie qui vient de vous soit parfaite en eux, que je dis ceci pendant que je suis dans le monde. Je ne vous prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal. Ils ne sont point du monde, de même que moi je ne suis pas du monde non plus. Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais c'est encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire.

Mon Père, je souhaite qu'où je serai, ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec moi, et que le monde connaisse que vous les avez aimés comme vous m'avez aimée moi-même. »

Oui Seigneur, voilà ce que je voudrais répéter après vous, avant de m'envoler en vos bras. C'est peut-être de la témérité ? Mais non, depuis longtemps vous m'avez permis d'être audacieuse avec vous. Comme le père de l'enfant prodigue parlant à son fils aîné, vous m'avez dit : « tout ce qui est à moi est à toi. » Vos paroles, ô Jésus, sont donc à moi et je puis m'en servir pour attirer sur les âmes qui me sont unies les faveurs du Père Céleste. Mais, Seigneur, lorsque je dis qu'où je serai, je désire que ceux qui m'ont été donnés soient aussi, je ne prétends pas qu'ils ne puissent arriver à une gloire bien plus élevée que celle qu'il vous plaira de me donner, je veux demander simplement qu'un jour nous soyons tous réunis dans votre beau Ciel. (...)"