mercredi 22 octobre 2014

Réponse au courrier d'un lecteur : comment interpréter les propos de Mgr Lefebvre ?



Un lecteur mécontent vient de nous écrire à propos de la citation peu connue que nous avons faite d'un article de Mgr Lefebvre du Fideliter 66. Voici le texte de cette citation de Mgr Lefebvre :

Fideliter 66 :
p. 28 : Si nous nous éloignons de ces gens-là, c'est absolument comme avec les personnes qui ont le SIDA. On n'a pas envie de l'attraper. Or, ils ont le SIDA spirituel, des maladies contagieuses. Si l'on veut garder la santé, il faut ne pas aller avec "eux.
Oui, le libéralisme et le modernisme se sont introduits au Concile et à l'intérieur de Église Ce sont des idées révolutionnaires et la Révolution, que l'on trouvait dans la société civile, est passée dans Église Le cardinal Ratzinger ne s'en cache d'ailleurs pas : ils ont adopté des idées, non d’Église, mais du monde et ils estiment devoir les faire entrer dans Église.
p. 29 : Or, les autorités n'ont pas changé d'un iota leurs idées sur le Concile, le libéralisme et le modernisme. Ils sont anti-Tradition, la Tradition telle que nous l'entendons et que l’Église la comprend. Cela n'entre pas dans leur concept. Le leur étant d'un concept évolutif, ils sont donc contre cette Tradition fixe dans laquelle nous nous tenons. Nous estimons que tout ce que nous enseigne le catéchisme, nous vient de Notre Seigneur et des Apôtres et qu'il n'y a rien à y changer. C'est clair. Les trois parties du catéchisme nous viennent de Notre Seigneur. Pourquoi en changer ? Nous ne pouvons pas les faire évoluer. Le Credo, les commandements de Dieu, les moyens de nous sauver, les sacrements, le Saint-Sacrifice de la messe et la prière, tout cela nous vient de Notre Seigneur directement. Tout cela, c'est notre catéchisme, qui nous est donné en général avec notre baptême, qui nous est mis entre les mains. C'est notre charte depuis que Notre Seigneur a voulu que tout le monde soit baptisé, que tout le monde adopte le Credo, le Décalogue, les sacrements qu'il a institués, ainsi que le Saint-Sacrifice de la messe et les prières. Pour eux, non, tout cela évolue et a évolué avec Vatican II. Le terme actuel de l'évolution, c'est Vatican II. C'est pourquoi nous ne pouvons pas nous lier avec Rome. Nous aurions pu, si nous étions arrivés à nous protéger complètement comme nous l'avions demandé. Mais ils n'ont pas voulu. Ils ont refusé les membres que nous demandions dans la Commission, ils ont refusé le nombre d'évêques que nous demandions, refusé le nombre d'évêques que je leur présentais. C'était clair : ils ne voulaient pas que nous soyons protégés. Ils veulent nous avoir sous leur coupe directement et pouvoir nous imposer justement cette politique anti-Tradition dont ils sont imbus.

Dans notre article commentant la note interne de Menzingen, nous avons commenté ainsi cette citation :

"On voit ici très bien le fond de la pensée de Mgr Lefebvre. Il ne se fait pas d'illusion sur la pourriture doctrinale romaine : il dit qu'ils ont le SIDA spirituel... Mais en même temps, il veut faire un accord avec ces personnes dangereuses, si elles octroient la commission et le ou les évêques (suivant les interviews, Monseigneur change ses exigences. En fait, on voit dans d'autres citations de notre article du 16 juillet qu'il se serait contenté d'un seul évêque choisi par lui). Mgr Lefebvre mélange donc ici fermeté doctrinale et pragmatisme suicidaire. La partie en rouge est pragmatique."

Ce lecteur nous accuse d'être malhonnêtes. Il dit que nous interprétons cette citation dans le sens opposé de ce qu'elle signifie. Pour notre lecteur, ce texte "montre avec évidence que Mgr Lefebvre estimait qu'on ne pouvait plus désormais se soumettre moralement à cette hiérarchie."

Qu'en est-il réellement ?

Le problème réside en partie dans le fait que nous avons rédigé une phrase au présent alors que nous aurions dû la mettre au conditionnel. 
Nous avons dit : 
"Mais en même temps, il veut faire un accord avec ces personnes dangereuses, si elles octroient la commission et le ou les évêques"... 
Nous aurions dû dire, pour être plus précis et plus clairs : 
"Mais en même temps, il aurait fait un accord avec ces personnes dangereuses, si elles avaient octroyé la commission et le ou les évêques". 
Nous avons d'ailleurs corrigé à présent notre article en ce sens. En effet, rédiger notre phrase au présent signifiait que Mgr Lefebvre voulait toujours faire un accord avec Rome au moment où il écrivait dans le Fideliter 66. Or, Mgr Lefebvre ne voulait pas faire d'accord avec Rome au moment où il écrivait cet article, non par principe, mais parce que Rome ne voulait toujours pas lui donner la commission et les évêques qu'il désirait.... 

Là où l'avis d'Avec l'Immaculée diverge d'avec celui de son lecteur, c'est que ce dernier affirme que ce texte "montre avec évidence que Mgr Lefebvre estimait qu'on ne pouvait plus désormais se soumettre moralement à cette hiérarchie."

Distinguons :

1. En un sens, notre lecteur a raison car Mgr Lefebvre dit qu'il aurait fallu, pour conclure raisonnablement un accord, être protégés de cette hiérarchie romaine par la commission et les évêques choisis par lui. Mgr Lefebvre pense donc que le fait d'avoir cette commission et ces (ou cet) évêque le protégerait des influences néfastes de la mauvaise hiérarchie romaine. Il pense en quelque sorte qu'il aurait été possible et qu'il serait toujours possible de faire un caisson étanche de la Tradition hors influence romaine, tout en étant reconnu officiellement par les autorités romaines... reconnaissance qui implique la signature du protocole du 5 mai 1988, ne l'oublions pas. Il pense que le pape et les autres membres de la hiérarchie romaine n'auraient  eu aucun pouvoir sur la Fraternité, si elle avait été reconnue par Rome de cette façon, c'est-à-dire  : 
a.  en signant le mauvais protocole du 5 mai 1988,
b. en ayant une commission composée de 7 membres tous FSSPX (cette exigence n'est pas dans toutes les interviews post-sacres de Mgr Lefebvre. On voit ailleurs qu'il aurait finalement accepté un nombre minoritaire de membres FSSPX). cf. notre article sur Mgr Lefebvre, en onglet de ce blog.
c. en ayant le nombre d'évêques choisis par lui (cette exigence n'est pas non plus dans d'autres interviews post-sacres. Ailleurs on voit qu'il n'exigeait finalement plus qu'un seul évêque.)

Donc oui, Mgr Lefebvre voulait éviter que nous ayons à nous soumettre à la hiérarchie romaine, mais il voulait l'éviter d'une façon totalement naïve et utopique : 
- parce qu'il est évident que la commission et les évêques n'auraient rien protégé du tout. Il aurait suffit que le pape fronce les sourcils en disant : Attention ! si vous critiquez le concile Vatican II envers lequel vous vous êtes engagés à avoir une "attitude positive d’étude et de communication avec le Siège Apostolique, en évitant toute polémique", vous serez excommuniés ! Vous ne pouvez pas vous dispenser d'accepter le magistère après 1962. [ndlr : la partie en gras et entre guillemets est une citation du protocole du 5 mai 1988]. Donc en fait, malgré les bonnes intentions de Mgr Lefebvre, nous aurions été à la merci des autorités romaines...
- parce que le texte même du protocole, par ses exigences, nous soumettait également à l'influence romaine. Il est impensable moralement en conscience d'accepter le protocole du 5 mai 1988 qui est objectivement peccamineux.

2. Donc en fait, notre lecteur se trompe : nous aurions été soumis de fait aux autorités romaines, en suivant les conditions de Mgr Lefebvre, même si celui-ci se défendait de vouloir nous soumettre à celles-ci.

3. Mais le message de notre lecteur signifie surtout qu'il pense que Mgr Lefebvre, après 1988, ne voulait plus faire d'accord pratique par principe. C'est une erreur. Mgr Lefebvre estimant pouvoir être protégé des influences néfastes de la hiérarchie par la commission et par au moins un évêque, n'aurait pas refusé l'accord si Rome avait bien voulu accepter de lui octroyer la commission et cet évêque : « J'aurais bien signé un accord définitif après avoir signé le protocole, si nous avions eu la possibilité de nous protéger efficacement contre le modernisme de Rome et des évêques. Il était indispensable que cette protection existe. » (Conférence de Flavigny de décembre 1988, Fideliter 68)

Conclusion : notre interprétation n'est pas malhonnête car Mgr Lefebvre, même après 1988, était toujours pour un accord pratique avec Rome avant qu'elle ne soit convertie, à certaines conditions [les trois conditions a. b. c. énoncées ci-dessus]. D'ailleurs l'abbé Pivert l'a avoué également dans l'article Mgr Lefebvre et Rome : la prudence guidée par les principes, de son nouveau bulletin numéro 1 Le chevalier du Christ-Roi. Si ce lecteur a des difficultés à nous croire, nous espérons qu'il n'aura pas de difficultés à croire l'abbé Pivert qui affirme dans cet article : « On remarquera enfin que Mgr Lefebvre n'exige pas, pour un accord, la conversion préalable de Rome, mais qu'elle veuille concourir à la préservation de la Tradition. »