samedi 26 juillet 2014

Réponse au courrier des lecteurs à propos de notre article sur Mgr Lefebvre




Nos lecteurs nous ont posé des questions intéressantes, suite à la publication de notre article Quelle est la position de Mgr Lefebvre au sujet des rapports avec Rome, à partir de juin 1988 ? du 16 juillet dernier. Nous vous proposons trois courtes réponses concernant chacune trois objections principales. Si d'autres objections se présentaient encore, nous ferions un troisième article complémentaire. N'hésitez pas à nous écrire. 


Première objection : "Quand Mgr Lefebvre revient sur le sujet du protocole du 5 mai 1988, il parle comme un historien. Il expose l'état d'esprit qu'il avait à cette époque-là, mais il ne l'a plus au moment où il parle. Il a compris après les sacres le principe qu'il ne fallait pas faire d'accord pratique avec la Rome moderniste."

Examinons si des citations de Mgr Lefebvre peuvent éclairer cela :

1. Fideliter 68 : conférence à Flavigny

"J'aurais bien signé un accord définitif après avoir signé le protocole, si nous avions eu la possibilité de nous protéger efficacement contre le modernisme de Rome et des évêques. Il était indispensable que cette protection existe. Autrement nous aurions été pris par Rome d'un côté et par les évêques de l'autre, qui auraient essayé de nous influencer, de nous faire accepter le Concile évidemment, en fait de faire disparaître la Tradition. Que fallait-il pour être protégés de Rome et des évêques ? Moi, je voulais une commission à Rome qui soit composée entièrement de traditionalistes et qui aurait été comme une délégation de la Tradition à Rome. Quand des difficultés sur place seraient survenues, on aurait pu s'adresser à cette commission ayant la possibilité de nous défendre puisque composée de gens de la Tradition. Cette commission devait comprendre sept membres. Moi, je demandais que les sept membres soient de la Tradition. Ils n'ont pas voulu. Ils ont dit : « Deux seulement, cinq pour nous, dont la présidence et la vice-présidence et deux pour vous ». Ensuite, j'ai demandé trois évêques pour que soient assurées les ordinations et les confirmations. Ils ont dit : non, un seul."

Commentaire
La phrase soulignée "Que fallait-il pour être protégés de Rome et des évêques ?", montre bien qu'en décembre 1988, Mgr Lefebvre pense encore qu'il serait protégé si Rome octroyait l'évêque traditionnel et la commission. Il le pense toujours au moment où il parle : cf. le verbe "fallait". 

2. Fideliter 70, juillet 1989 : « un an après les sacres ». 
"J'ai voulu aller aussi loin que possible pour montrer la bonne volonté qui était la nôtre. On nous a alors remis la question du Concile sous les yeux, dont nous ne voulions pas entendre parler. On a trouvé une formule, acceptable à la rigueur."

Commentaire :
En juillet 1989, Mgr Lefebvre pense donc toujours que la formule de son protocole du 5 mai 1988 est acceptable à la rigueur. Il le pense au moment où il parle. Sinon, il aurait employé une autre formule. Par exemple, il aurait précisé : "j'ai jugé à cette époque que la formule était acceptable à la rigueur."


« Humainement parlant, je ne vois pas de possibilité d’accord actuellement. On me disait hier : « Si Rome acceptait vos évêques et que vous soyez complètement exempt de la juridiction des évêques… » D’abord ils sont bien loin d’accepter une chose comme celle-là,ensuite il faudrait qu’ils nous en fassent l’offre, et je ne pense pas qu’ils y soient prêts, car le fond de la difficulté, c’est précisément de nous donner un évêque traditionaliste." 

Commentaire :
La phrase soulignée est au présent. Cela signifie que le 6 septembre 1990, Mgr Lefebvre pense toujours que le fond de la difficulté est de nous donner un évêque traditionaliste. Nous avons étudié dans l'article précédent que le fond de la difficulté n'est pas cela, mais de faire un accord nous remettant sous la coupe d'une autorité hérétique.

Conclusion :
Malheureusement, on voit donc que Mgr Lefebvre, au moment où il parle, (en décembre 88, juillet 89 et septembre 90) n'a pas rejeté le principe de l'accord pratique. 

Deuxième objection :

Un de nos lecteurs nous a également présenté la citation suivante en nous disant que cette citation prouvait bien que Mgr Lefebvre attendait la conversion de Rome pour faire un accord. Nous mettons en gras la phrase présentée par notre lecteur. Il s'agit de la lettre aux futurs évêques du 29 août 1987.

"Cette Rome, moderniste et libérale, poursuivant son oeuvre destructrice du Règne de Notre-Seigneur comme le prouvent Assise et la confirmation des thèses libérales de Vatican II sur la liberté religieuse, je me vois contraint par la Providence divine de transmettre la grâce de l’épiscopat catholique que j’ai reçue, afin que l’Église et le sacerdoce catholique continuent à subsister pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. 

C’est pourquoi, convaincu de n’accomplir que la sainte Volonté de Notre Seigneur, je viens par cette lettre vous demander d’accepter de recevoir la grâce de l’épiscopat catholique, comme je l’ai déjà conférée à d’autres prêtres en d’autres circonstances. 
Je vous conférerai cette grâce, confiant que sans tarder le Siège de Pierre sera occupé par un successeur de Pierre parfaitement catholique en les mains duquel vous pourrez déposer la grâce de votre épiscopat pour qu’il la confirme."
Commentaire :

Cette phrase en gras dit clairement, il est vrai, que Mgr Lefebvre souhaitait, au moment où il a écrit la lettre, que ses évêques attendent que le Pape soit parfaitement catholique pour lui remettre leur épiscopat. Mais après cette lettre, il y a eu le Protocole du 5 mai 1988 ainsi que toutes les citations que nous venons de rappeler ci-dessus. Ces citations témoignent d'un esprit différent. C'est pourquoi il est plus conforme à la réalité des faits de juger que Mgr Lefebvre ne faisait pas un principe intangible aux évêques de remettre leur épiscopat entre les mains d'un pape parfaitement catholique. C'est ce que pense Mgr Tissier de Mallerais quand il écrit au Père Jean sa lettre du 11 septembre 2013 en lui affirmant : « Il l'a dit, mais il ne l'aurait pas fait.» Nous avons vu dans l'article précédent qu'après 1988, Mgr Lefebvre a énoncé de nouveau l'idée de ne se remettre sous l'autorité romaine qu'après sa conversion, mais parce qu'il n'avait pas confiance que la Rome moderniste lui donnerait un évêque traditionnel et une commission et non en raison du principe qu'on ne se remet pas sous une autorité hérétique.

Troisième objection :
"Mgr Lefebvre a pourtant énoncé le principe qu'il ne fallait pas se remettre sous l'autorité de Rome parce que c'étaient les supérieurs qui faisaient les sujets."

Cette objection est très intéressante. Il faut étudier la citation dans son contexte. Elle est tirée du Fideliter 70, interview un an après les sacres. Voici dans quel contexte la citation a été dite :

"FIDELITER – Le bruit a couru que la Fraternité Saint-Pierre pourrait être dotée d'un évêque.
Mgr Lefebvre – Quel évêque ? Un évêque qui aura le profil que désire le Vatican ? Dans ce cas, ils auront un évêque qui tout doucement les ramènera au Concile, c'est évident. Ils n'obtiendront jamais un évêque pleinement traditionnel, opposé aux erreurs du Concile et aux réformes post-conciliaires. C'est pourquoi ils n'ont pas signé le même protocole que nous, parce qu'ils n'ont pas d'évêque. Le protocole que j'ai signé avec le cardinal Ratzinger stipulait quand même que nous pourrions avoir un évêque. Donc, d'une certaine manière, Rome approuvait la nomination d'un évêque. On nous dit : vous avez désobéi au Saint Père. Désobéi partiellement, mais fondamentalement, nous n'avons pas désobéi. Le cardinal Ratzinger a donné l'autorisation par écrit pour nous d'avoir un évêque membre de la Fraternité. J'en ai fait quatre, c'est vrai. Mais le principe lui-même d'avoir un ou plusieurs évêques a été accordé par le Saint Père.
Jusqu'à preuve du contraire, ceux qui nous ont quittés n'ont pas obtenu d'évêque et aucune représentation dans la commission romaine. Alors, ils sont pieds et poings liés, dans les mains des progressistes. Dans de telles conditions ce n'est pas possible d'arriver à maintenir la Tradition. On leur accorde soi-disant tout ce qu'ils désirent, mais ils se font absolument illusion.
Je crois que c'était un devoir pour moi et donc une nécessité pour les fidèles et pour les séminaristes d'avoir ces évêques traditionnels.
Encore une fois, je ne crois pas possible pour une communauté de rester fidèle à la foi et à la Tradition, si les évêques n'ont pas cette foi et cette fidélité à la Tradition. C'est impossible. L’Église est quand même faite avant tout des évêques. On a beau avoir des prêtres, les prêtres sont influencés par les évêques. Ce sont tout de même les évêques qui font les prêtres et donc qui les orientent, que ce soit dans les séminaires, par des prédications, des retraites ou par tout un ensemble de choses. Il est impossible de garder la Tradition avec des évêques progressistes.
Puisqu'il n'y avait pas d'autres moyens pour nous, je suis très content que nous soyons maintenant assurés d'avoir des évêques qui maintiennent la tradition catholique, qui maintiennent la foi. Car c'est une question de foi, ce n'est pas une petite chose. Il ne s'agit pas de quelques broutilles.

FIDELITER - Certains disent : oui, mais Monseigneur aurait dû accepter un accord avec Rome, parce qu’une fois que la Fraternité aurait été reconnue et les suspenses levées, il aurait pu agir d’une manière plus efficace à l’intérieur de l’Église, alors que maintenant il s’est placé à l’extérieur.
Monseigneur - Ce sont des choses qui sont faciles à dire. Se mettre à l’intérieur de l’Église, qu’est-ce que cela veut dire ? Et d’abord de quelle Église parle-t-on ? Si c’est de l’Église conciliaire, il faudrait que nous qui avons lutté contre elle pendant vingt ans parce que nous voulons l’Église catholique, nous rentrions dans cette Église conciliaire pour soi-disant la rendre catholique. C’est une illusion totale. Ce ne sont pas les sujets qui font les supérieurs, mais les supérieurs qui font les sujets.
Dans toute cette Curie romaine, parmi tous les évêques du monde qui sont progressistes, j’aurais été complètement noyé. Je n’aurais rien pu faire, ni protéger les fidèles et les séminaristes. On nous aurait dit : bon, on va vous donner tel évêque pour faire les ordinations, vos séminaristes devront accepter des professeurs venus de tel ou tel diocèse. C’est impossible. A la Fraternité Saint-Pierre ils ont des professeurs qui viennent du diocèse d’Augsbourg. Quels sont ces professeurs ? Qu’est-ce qu’ils enseignent ?" (fin de citation)

Commentaire :
On voit donc que Mgr Lefebvre dit cette phrase dans un tout autre contexte que celui que nous croyions de bonne foi, au début de notre combat. La citation était trop sortie de son cadre. Mgr Lefebvre dit en fait dans cette interview de juillet 89 que s'il avait signé l'accord avec Rome comme l'a fait la Fraternité Saint Pierre, c'est-à-dire, sans évêque traditionnel, il aurait été noyé dans la Curie et que ce sont les supérieurs romains qui auraient transformé leurs sujets. La partie en rouge, particulièrement, montre bien que Mgr Lefebvre se place dans le cas où il n'aurait pas eu cet évêque. Mais Mgr Lefebvre considérait en 1989 que s'il avait eu l'évêque traditionnel et la commission, il n'aurait pas été mis en danger par les autorités romaines. cf. autres citations de cette interview dans notre article précédent.

Conclusion :
Nous sommes obligés nous faire une raison, même si c'est douloureux. Notre-Seigneur et sa doctrine doivent être suivis de préférence à Mgr Lefebvre, sur le sujet des relations avec Rome. Si nous quittons Mgr Lefebvre, d'une certaine manière, nous le trouverons mieux. Nous croirons le quitter mais en fait ce ne sera qu'un arrachement passager. En effet, le Mgr Lefebvre actuel qui nous regarde en ce moment pense comme Notre-Seigneur. Il ne pense plus comme en juillet 1989 ni même comme en janvier 1991. Il comprend à présent qu'il ne faut pas faire d'accord avec la Rome moderniste par principe, parce que ce sont des hérétiques. Et c'est cela qui compte. C'est en adhérant à ces principes que nous serons davantage unis à lui, dans la communion des saints... même si pour certains, nous l'aurons abandonné. C'est tout le contraire. Nous nous serons rapprochés de lui.