lundi 28 juillet 2014

Lettre de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus à Sr Marie du Sacré-Coeur

Sr Marie du Sacré-Coeur 
(Marie Martin, sœur de Sainte Thérèse)

Voici un échange sublime de lettres entre deux sœurs. La réponse de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus est l'une de ses lettres les plus importantes car elle donne des précisions sur sa doctrine. 

Voici tout d'abord la lettre que Sr Marie du Sacré-Cœur écrit à Thérèse en réponse au Manuscrit B qu'elle vient de recevoir, le 17/09/1896 :

" Petite sœur chérie, j'ai lu vos pages brûlantes d'amour pour Jésus, votre petite marraine est bien heureuse de posséder ce trésor et bien reconnaissante envers sa petite fille chérie qui lui a dévoilé ainsi les secrets de son âme. Oh ! que j'aurais à vous dire sur ces lignes marquées au sceau de l'amour. - Un mot seulement qui me regarde. Comme le jeune homme de l’Évangile un certain sentiment de tristesse m'a saisie devant vos désirs extraordinaires du martyre.
Voilà bien la preuve de votre amour, oui, vous le possédez l'amour, mais moi ! non jamais vous ne me ferez croire que je puis atteindre à ce but désiré. Car je redoute tout ce que vous aimez.
  Voilà bien une preuve que je n'aime pas Jésus comme vous. Ah ! vous dites que vous ne faites rien, que vous êtes un pauvre petit oiseau chétif, mais vos désirs, pour quoi les comptez-vous ? Le bon Dieu, Lui, les regarde comme des œuvres.
  Je ne puis vous en dire plus long, j'ai commencé ce petit mot ce matin et je n'ai pas eu une minute pour le finir, il est cinq heures. Je voudrais bien que vous disiez par écrit à votre petite marraine si elle peut aimer Jésus comme vous. Mais deux mots seulement car ce que j'ai suffit à mon bonheur et à ma peine. A mon bonheur en voyant à quel point vous êtes aimée et privilégiée, à ma peine en pressentant le désir qu'a Jésus de cueillir sa petite fleur chérie ! Oh ! j'avais bien envie de pleurer en lisant ces lignes qui ne sont pas de la terre, mais un écho du Cœur de Dieu... Voulez-vous que je vous dise ? Eh bien, vous êtes possédée par le bon Dieu, mais possédée ce qui s'appelle... absolument comme les méchants le sont du vilain.
  Je voudrais bien être possédée aussi moi par le bon Jésus. Mais je vous aime tant que je me réjouis après tout de vous voir plus privilégiée que moi.

 Un petit mot pour petite marraine. "
Sr Marie du Sacré Coeur (Marie Martin)

Voici la réponse de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus datée du 17 septembre 1896. Nous soulignons les mots soulignés par Sainte Thérèse elle-même dans sa lettre. De même les capitales d'imprimerie ont été écrites ainsi par Thérèse :

Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus

   Ma Sœur chérie, je ne suis pas embarrassée pour vous répondre... Comment pouvez-vous me demander s'il vous est possible d'aimer le Bon Dieu comme je l'aime ?...
   Si vous aviez compris l'histoire de mon petit oiseau, vous ne me feriez pas cette question. Mes désirs du martyre ne sont rien, ce ne sont pas eux qui me donnent la confiance illimitée que je sens en mon coeur. Ce sont, à vrai dire, les richesses spirituelles qui rendent injuste, lorsqu'on s'y repose avec complaisance et que l'on croit qu'ils sont quelque chose de grand... Ces désirs sont une consolation, que Jésus accorde parfois aux âmes faibles comme la mienne (et ces âmes sont nombreuses) mais lorsqu'il ne donne pas cette consolation c'est une grâce de privilège, rappelez-vous ces paroles du Père : « Les martyrs ont souffert avec joie et le Roi des Martyrs a souffert avec tristesse. » Oui Jésus a dit : « Mon Père, éloignez de moi ce calice. » Sr chérie, comment pouvez-vous dire après cela que mes désirs sont la marque de mon amour ?... Ah ! je sens bien que ce n'est pas cela du tout qui plaît au Bon Dieu dans ma petite âme, ce qui lui plaît c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde... Voilà mon seul trésor. MARRAINE chérie, pourquoi ce trésor ne serait-il pas le vôtre ?...
   N'êtes-vous pas prête à souffrir tout ce que le Bon Dieu voudra ? Je sais bien que oui, alors, si vous désirez sentir de la joie, avoir de l'attrait pour la souffrance, c'est votre consolation que vous cherchez, puisque lorsqu'on aime une chose, la peine disparaît. Je vous assure que si nous allions ensemble au martyre dans les dispositions où nous sommes, vous auriez un grand mérite et moi je n'en aurais aucun, à moins qu'il ne plaise à Jésus de changer mes dispositions.
O ma Soeur chérie, je vous en prie, comprenez votre petite fille, comprenez que pour aimer Jésus, être sa victime d'amour, plus on est faible, sans désirs, ni vertus, plus on est propre aux opérations de cet Amour consumant et transformant... Le seul désir d'être victime suffit, mais il faut consentir à rester pauvre et sans force et voilà le difficile car « Le véritable pauvre d'esprit, où le trouver ? il faut le chercher bien loin » a dit le psalmiste... Il ne dit pas qu'il faut le chercher parmi les grandes âmes, mais « bien loin », c'est-à-dire dans la bassesse, dans le néant... Ah ! restons donc bien loin de tout ce qui brille, aimons notre petitesse, aimons à ne rien sentir, alors nous serons pauvres d'esprit et Jésus viendra nous chercher, si loin que nous soyons il nous transformera en flammes d'amour... Oh ! que je voudrais pouvoir vous faire comprendre ce que je sens !... C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour... La crainte ne conduit-elle pas à la Justice (1) ?... Puisque nous voyons la voie, courons ensemble. Oui, je le sens, Jésus veut nous faire les mêmes grâces, il veut nous donner gratuitement son Ciel.
   Ô ma petite Sœur chérie, si vous ne me comprenez pas c'est que vous êtes une trop grande âme... ou plutôt c'est que je m'explique mal, car je suis sûre que le Bon Dieu ne vous donnerait pas le désir d'être POSSÉDÉE de Lui, de son Amour Miséricordieux s'il ne vous réservait cette faveur... ou plutôt il vous l'a déjà faite, puisque vous vous êtes livrée à Lui, puisque vous désirez être consumée par Lui et que jamais le Bon Dieu ne donne de désirs qu'il ne puisse réaliser...
   9 heures sonnent, je suis obligée de vous quitter, ah ! que je voudrais vous dire de choses, mais Jésus va vous faire sentir tout ce que je ne puis écrire...
   Je vous aime avec toute la tendresse de mon petit coeur d'enfant RECONNAISSANT

Thérèse de l'Enfant Jésus
rel.carm.ind.

(1) [Note ajoutée par Thérèse. Dans le texte, elle a biffé "à la Justice". Voici ce qu'elle précise :]
"A la justice sévère telle qu'on la représente aux pécheurs mais pas de cette Justice que Jésus aura pour ceux qui l'aiment."