mardi 20 mai 2014

L'Eglise peut-elle avoir en son sein des hérétiques ? Réponse de Saint François de Sales.

Lettre ouverte de Saint François de Sales, Docteur de l'Eglise, aux protestants. 



Cet extrait d'une longue lettre ouverte de Saint François de Sales aux protestants est très intéressant, d'une part pour répondre à certaines objections sédévacantistes, mais aussi pour nous faire tenir le cap quand nous parlons de l'Eglise conciliaire. A conserver précieusement, à étudier et à approfondir. Saint François de Sales dit que les hérétiques qui n'ont pas été chassés de l'Eglise sont encore dans l'Eglise. Donc si nous extrapolons, il ressort de ce texte que même si  la doctrine conciliaire est hérétique et n'est pas la doctrine de la véritable Eglise, les adeptes de cette fausse doctrine, eux, sont membres de la véritable Eglise tant qu'ils n'ont pas été officiellement condamnés par l'Eglise.

[...] ARTICLE II : QU'EN L'EGLISE IL Y A DES BONS ET DES MAUVAIS, DES PREDESTINES ET DES REPROUVES  
  
Pour rendre l'invisibilité de l'Eglise probable chacun produit sa raison, mais la plus grossière que je vois, c'est de s'en rapporter à l'éternelle prédestination. De vrai, cette ruse n'est pas petite de détourner les yeux spirituels des gens de l'Eglise militante à la prédestination éternelle, afin qu'éblouis à l'éclair de ce mystère inscrutable nous ne voyions pas ce qui est devant nous. Ils disent donc qu'il y a deux Eglises, une visible et imparfaite, l'autre invisible et parfaite, et que la visible peut errer et s'évanouir au vent des erreurs et idolâtries, l'invisible, non. Que si l'on demande quelle est l'Eglise visible, ils répondent que c'est l'assemblée des personnes qui font profession d'une même foi et Sacrements, qui contient les bons et les mauvais, et n'est Eglise que de nom; et l'Eglise invisible est celle qui contient les élus seulement, qui, n'étant pas en la connaissance des hommes, sont seulement reconnus et vus de Dieu.  
Mais nous montrerons clairement que la vraie Eglise contient les bons et les mauvais, les reprouvés et les élus, et voici ::
1.- N'était-ce pas la vraie Eglise, celle que saint Paul appelait " colonne et fermeté de la vérité, et maison du Dieu vivant " (1 Timothée, 3 : 15) ? Sans doute, car être colonne de vérité ne peut pas appartenir à une Eglise errante et vagabonde. Or l'Apôtre atteste de cette vraie Eglise, maison de Dieu, qu'il y a en celle-ci des vaisseaux d'honneur, et de contumélie [méprisable] (2 Timothée, 2 : 20), c'est-à-dire des bons et des mauvais.  
2. - N'est-ce pas la vraie Eglise contre laquelle les portes d'enfer ne prévaudront point ? Et néanmoins en celle-ci il y a des hommes qui ont besoin d'être déliés de leurs péchés, et d'autres auxquels il les faut retenir, comme Notre Seigneur fait voir en la promesse et puissance qu'il en donne à saint Pierre (Matthieu, 16 : 18-19). Ceux auxquels on les retient ne sont-ils pas mauvais et réprouvés ? Ainsi cela est propre aux reprouvés que leurs péchés soient retenus, et l'ordinaire des élus qu'ils leur soient pardonnés : or, que ceux auxquels saint Pierre avait pouvoir de les retenir ou pardonner fussent en l'Eglise, il appert; de ceux qui ne sont en l'Eglise, qu'il n'appartient qu'à Dieu seul d'en juger (1 Corinthiens, 5 : 13); ceux, donc, desquels saint Pierre devait juger n'étaient pas hors de l'Eglise mais dedans, quoiqu'il dut y avoir des réprouvés.  
3. - Et Notre Seigneur nous enseigne-t-il pas qu'étant offensé par quelqu'un de nos frères, après l'avoir repris et corrigé par deux fois en diverses façons, nous le déférions à l'Eglise ? " Dis-le à l'Eglise; que s'il n'entend l'Eglise, qu'il te soit comme païen et publicain " (Matthieu, 18 : 17). On  ne peut ici s'échapper, l'argument est inévitable; il s'agit d'un frère qui n'est ni païen ni publicain, mais sous la discipline et correction de l'Eglise, et par conséquent membre de l'Eglise, et néanmoins il n'est pas inconvenant qu'il soit réprouvé, acariâtre et obstiné. Les bons, donc, ne sont pas seulement de la vraie Eglise, mais les mauvais encore jusqu'à tant qu'ils en soient chassés : sinon qu'on veuille dire que l'Eglise à laquelle Notre Seigneur nous renvoie soit l'Eglise errante, peccante et antichrétienne; ce serait trop blasphémer à la découverte.  
4. - Quand Notre Seigneur dit : " Le serviteur ne demeure pas en la maison à jamais, le fils demeure toujours " (Jean, 8 : 35), n'est-ce pas autant que s'il disait qu'en la maison de l'Eglise y est l'élu et le reprouvé pour un temps ? car, qui peut être ce serviteur qui ne demeure pas toujours en la maison, que celui-là qui sera jeté une fois dans les ténèbres extérieures ? Et, de fait, il montre bien que c'est aussi ce qu'il entend quand il dit immédiatement devant : " Qui fait le péché est serviteur du péché " (verset 34). Or celui-ci, encore qu'il ne demeure pas à jamais en la maison, il y demeure néanmoins pour un temps, pendant qu'il y est retenu pour quelque service.
5 - Saint Paul écrit à l'Eglise de Dieu qui était à Corinthe (voir 1 Corinthiens, 1 : 2), et néanmoins il veut qu'on en chasse un certain incestueux ( 5 : 2) : si on l'en chasse il y était, et s'il y était et que l'Eglise fut la compagnie des élus, comment l'en eut-on pu le chasser ? Les élus ne peuvent pas être réprouvés.  
6.- Mais pourquoi me niera-t-on que les reprouvés et mauvais soient de la vraie Eglise, puisque mêmes ils y peuvent être pasteurs et évêques ? La chose est certaine. Judas n'est-il pas réprouvé ? Et toutefois il fut Apôtre et Evêque, selon le Psalmiste (Psaumes, 108 : 8) et saint Pierre, qui dit qu'il eut part au ministère de l'apostolat (Actes, 1 : 17), et tout l'Evangile, qui le tient toujours comme membre du Collège des Apôtres. Nicolas Antiochien ne fut-il pas diacre comme saint Etienne (Actes, 6 : 5) ? et néanmoins plusieurs anciens Pères ne font point de difficulté pour tout cela de le tenir pour hérésiarque, comme entre autres Epiphane, Philastre, Jérôme; et, de fait, les Nicolaïtes prirent occasion de lui de mettre en avant leurs abominations, desquels saint Jean en l'Apocalypse (2 : 6) fait mention comme de vrais hérétiques. Saint Paul atteste aux prêtres éphésiens (Actes, 20 : 28) que le Saint-Esprit les avait faits évêques pour régir l'Eglise de Dieu, mais il assure aussi que quelques-uns d'entre eux s'élèveraient disant des méchancetés, pour débaucher et s'attirer des disciples (verset 30) : il parle à tous quand il dit que le Saint-Esprit les a fait évêques, et parle de ceux-là mêmes quand il dit que d'entre eux s'élèveraient des schismatiques.
Mais quand aurais-je fait, si je voulais entasser ici les noms de tant d'évêques et prélats lesquels, après avoir été légitimement colloqués en cet office et dignité, sont déchus de leur première grâce, et sont morts hérétiques ? Qui vit jamais rien de si saint pour un simple prêtre qu'Origène, de si docte, si chaste, si charitable ? Il ni à celui qui puisse lire ce qu'en écrit Vincent de Lérins, l'un des plus polis et doctes écrivains ecclésiastiques, et faire considération de sa damnable vieillesse après une si admirable et sainte vie, qui ne soit tout ému de compassion, de voir ce grand et valeureux nocher, après tant de tempêtes passées, après tant de si riches trafiques qu'il avait faits avec les Hébreux, Arabes, Chaldéens, Grecs et Latins, revenait plein d'honneur et de richesses spirituelles, faire naufrage et se perdre au port de sa propre sépulture. Qui oserait dire qu'il n'eut pas été de la vraie Eglise, lui qui avait toujours combattu pour l'Eglise, et que toute l'Eglise honorait et tenait pour l'un de ses plus grands docteurs ? Et quoi ? le voilà à la fin hérétique, excommunié, hors de l'Arche, périr au déluge de sa  propre opinion. Et tout ceci est semblable à la sainte parole de Notre Seigneur (Matthieu, 23 : 2-3), qui tient les scribes et pharisiens pour des vrais pasteurs de la vraie Eglise de ce temps-là, puisqu'il commande qu'on leur obéisse, et néanmoins il ne les tient pas pour élus mais plutôt pour réprouvés (versets 12-13). Or quelle absurdité serait-ce, je vous prie, si les élus étaient de l'Eglise ? Il s'ensuivrait ce qu'ont dit les Donatistes, que nous ne pourrions pas connaître nos prélats, et par conséquent nous ne pourrions pas leur rendre l'obéissance : car, comment pourrions-nous connaître si ceux qui se disent prélats et pasteurs sont de l'Eglise, puisque nous ne pouvons pas connaître qui, d'entre les vivants, est prédestiné et qui ne l'est pas, comme il se dira ailleurs ? Et s'ils ne sont pas de l'Eglise, comment peuvent-ils y tenir le lieu de chefs ? Ce serait bien un monstre des plus étranges qui se peut voir que le chef de l'Eglise, comment y peuvent ils tenir lieu de chefs ? Ce serait bien un monstre des plus étranges qui se peut voir que le chef de l'Eglise ne fut de l'Eglise. Non seulement, donc, un reprouvé peut être de l'Eglise, mais encore pasteur en l'Eglise; l'Eglise donc ne peut être appelée invisible pour être composée de seuls prédestinés.    
Je conclus tout ce discours par les comparaisons évangéliques qui montrent clairement toute cette vérité. Saint Jean fait semblable l'Eglise à l'aire d'une grange, en laquelle est non seulement le grain pour le grenier, mais encore la paille pour être brûlée au feu éternel (Matthieu, 3 : 12); ne sont-ce pas le élus et les réprouvés ? Notre Seigneur la compare au filet jeté dans la mer, dans lequel on tire et les bons et les mauvais poissons (Matthieu, 13 : 47); à la compagnie de dix vierges dont il y en à cinq folles et cinq sages (Matthieu, 25 : 1-2); à trois valets dont l'un est fainéant et partant jeté dans les ténèbres extérieures (versets 26-30); et enfin à un festin de noces (Matthieu, 22 : 2) dans lequel sont entrés et bons et mauvais, et les mauvais n'ayant pas la robe requise sont jetés dans les ténèbres extérieures. Ne sont-ce pas tout autant de suffisantes preuves que non seulement les élus mais encore les reprouvés sont en l'Eglise ? Il faut donc fermer la porte de notre propre jugement à toutes sortes d'opinions, et à ce propos encore, avec cette proposition jamais assez considérée : Il y en à beaucoup d'appelés, mais peu de choisis (verset 14). Tous ceux qui sont en l'Eglise sont appelés, mais tous ceux qui y sont ne sont pas élus; aussi Eglise ne veut pas dire élection mais convocation.    
Mais où trouveront-ils en l'Ecriture un lieu qui leur puisse servir de quelque excuse pour tant d'absurdités, et contre des preuves si claires que celles que nous avons faites ? Il ne manque pas de contre raisons en ce point, jamais l'opiniâtreté n'en laisse avoir faute à ses serviteurs.
Apporteront-ils donc ce qui est écrit aux Cantiques (4 : 7, 12 et 15), de l'Épouse, que c'est un jardin fermé, une fontaine ou source cachetée, un puits d'eau vivante, qu'elle est toute belle et sans aucune tache, ou, comme dit l'Apôtre, glorieuse, sans ride, sainte, immaculée (Ephésiens, 5 : 27) ? Je les prie de bon cœur qu'ils regardent ce qu'ils veulent conclure de ceci, car s'ils veulent conclure qu'il ne doive avoir en l'Eglise que des saints immaculés, sans ride, glorieux, je leur ferai voir avec ces mêmes passages qu'il n'y a en l'Eglise ni élu ni reprouvé : car, n'est ce pas " la voix humble mais véritable ", comme dit le grand concile de Trente, " de tous les justes " et élus, " remettez-nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs " ? Je tiens saint Jacques pour élu, et néanmoins il confesse : Nous offensons tous en plusieurs choses (Jacques, 3 : 2); saint Jean nous ferme la bouche et à tous les élus, afin que personne ne se vante d'être sans péché, mais plutôt au contraire veut que chacun sache et confesse qu'il pèche (1 Ep. Jean, 1 : 8); je crois que David en son ravissement et extase savait que c'était des élus, et néanmoins il tenait tout homme pour mensonger (Ps 115, 2). Si donc ces saintes qualités données à l'Epouse Eglise se doivent prendre risque à risque , qu'il n'y ait aucune tache ni ride, il faudra sortir hors de ce monde pour trouver la vérification de ses beaux titres, les élus de ce monde n'en sont pas capables. Mettons donc la vérité au net.    
1. - .L'Eglise encore est toute belle, sainte, glorieuse, et quant aux mœurs et quant à la doctrine. Les mœurs dépendent de la volonté, la doctrine, de l'entendement : en l'entendement de l'Eglise jamais n'y entra fausseté, ni en la volonté aucune méchanceté : elle peut par la grâce de son Epoux dire comme lui : Qui d'entre vous, o conjurés ennemis, me reprendra de péché (Jean, 8 : 46) ? Et ne s'ensuit-il pourtant pas qu'en l'Eglise il n'y ait des méchants; ressouvenez-vous de ce que j'ai dit ailleurs (cf art 1). L'Épouse a des cheveux et des ongles qui ne sont pas vivants, quoi qu'elle soit vivante; le sénat est souverain, mais non pas chaque sénateur; l'armée est victorieuse, mais non pas chaque soldat; elle emporte la bataille, mais plusieurs soldats y demeurent morts. Ainsi l'Eglise militante est toujours glorieuse et victorieuse sur les portes et puissances infernales, quoique plusieurs des siens, ou s'égarant et mettant en désordre, comme vous avez fait, demeurent en pièces et perdus, ou par des autres accidents y sont blessés et meurent. Prenez donc l'une après l'autre les belles louanges qui sont semées dans les Ecritures, et faites-en une couronne, car elles lui sont bien dues, comme plusieurs malédictions à ceux qui étant en un si beau chemin s'y perdent; c'est une armée bien ordonnée (Cantiques, 6 : 9), quoique plusieurs s'y relâchent.  
2. - Mais qui ne sait combien de fois on attribue à tout un corps  ce qui n'appartient qu'à l'une des parties ? L'Épouse appelle son Epoux blanc et vermeil, mais incontinent elle dit qu'il a les cheveux noirs (Cantiques, 5 : 10-11); saint Mathieu dit que les larrons qui étaient crucifiés avec Notre Seigneur blasphémèrent (Matthieu, 27 : 44), et ce ne fut que l'un d'eux au rapport de saint Luc (Luc, 23 : 39); on dit que le lis est blanc, mais il y a du jaune et du vert. Or, à qui parle en terme d'amour use volontiers de cette façon de langage, et les Cantiques sont des représentations chastes et amoureuses. Toutes ces qualités donc sont justement attribuées à l'Eglise, à cause de tant de saintes âmes qui y sont et qui observent très étroitement les saints commandements de Dieu, et sont parfaites de la perfection qu'on peut avoir en ce pèlerinage, non de celle que nous espérons en la bienheureuse Patrie.  
3. - Et quant au surplus, quoiqu'il n'y eut point d'autre raison d'ainsi qualifier l'Eglise que pour l'espérance qu'elle a de monter là-haut toute pure, toute belle, en contemplation du seul port auquel elle aspire et va en courant, cela suffirait pour la faire appeler glorieuse et parfaite, principalement ayant tant de belles arrhes de cette sainte espérance.
Il ne serait jamais fait qui voudrait s'amuser sur tous les pieds de mouches qu'on va considérant ici, et pour lesquels on baille mille fausses alarmes au pauvre peuple. On produit le passage de saint Jean : " Je connais mes brebis, et personne ne me les enlèvera de mes mains " (Jean, 10 : 28); et que ces brebis-là sont les prédestinés qui sont seuls du bercail du Seigneur, on produit ce que saint Paul dit à Timothée : " Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui " (2 Timothée, 2 : 19), et ce que saint Jean a dit des apostats : " Ils sont sortis d'entre nous, mais ils n'étaient pas d'entre nous " (1 Jean 2, 19).
Mais quelle difficulté trouve-t-on en tout cela ? Nous confessons que les brebis prédestinées entendent la voix de leur pasteur et ont toutes les propriétés qui sont décrites en saint Jean (ch. 10), ou tôt ou tard, mais nous confessons aussi qu'en l'Eglise, qui est la bergerie de Notre Seigneur, il n'y a pas seulement des brebis mais encore des boucs; autrement pourquoi serait-il dit qu'à la fin du monde, au jugement, les brebis seront séparées des boucs, sinon parce que jusqu'au jugement, pendant que l'Eglise est en ce monde, elle a en soi des boucs avec les brebis ? Certes, si jamais ils n'avaient été ensemble, jamais on ne les séparerait : et puis enfin de compte, si les prédestinés sont appelés brebis aussi le sont bien les réprouvés, témoin David : " Votre fureur est courroucée sur les brebis de votre parc " (Psaumes, 73 : 1) ; " J'ai erré comme la brebis qui est perdue " (Psaumes, 118) ; et ailleurs quand il dit : " O vous qui dirigez Israël, écoutez, vous qui conduisez Joseph comme une ouaille " (Psaumes, 90 : 1) : quand il dit Joseph, il entend les Josephois et le peuple israélite, parce qu'à Joseph fut donné la primogéniture (1 Chroniques, 5 : 1), et l'aîné baille nom à la race. Isaïe , 53, 6, compare tous les hommes, tant reprouvés que élus, à des brebis : Omnes nos quasi oves erravimus, et vers 7 il compare Notre Seigneur : Quasi ovis ad occisionem ductus est ; et tout au long du chapitre 34 d'Ezéchiel, où sans doute tout le peuple d'Israël est appelé brebis, sur lequel David devait régner. Mais qui ne sait qu'au peuple d'Israël tout n'était pas prédestiné ou élu ? Et néanmoins ils sont appelés brebis, et sont tous ensemble sous un même pasteur. Nous confessons donc qu'il y a des brebis sauvées et prédestinées, desquelles il est parlé en saint Jean, il y en a d'autres damnées, desquelles il est parlé ailleurs, et toutes sont dans un même parc.    
Semblablement, qui nie que Notre Seigneur connaisse ceux qui sont à lui ? Il sut sans doute ce que Judas ne laissa pas d'être de ses Apôtres; il sut ce que devaient devenir les disciples qui s'en retournèrent en arrière (Jean, 6 : 67) pour la doctrine de la réalité de manducation de sa chair, et néanmoins il les reçut pour ses disciples. C'est bien autre chose être à Dieu selon l'éternelle prescience, pour l'Eglise triomphante, et d'être à Dieu selon la présente communion des saints, pour l'Eglise militante. Les premiers sont seulement connus de Dieu et des hommes. " Selon l'éternelle prescience ", dit saint Augustin, " o combien de loups sont dedans, combien de brebis dehors."; Notre Seigneur donc connaît ceux qui sont à lui pour l'Eglise triomphante, mais outre ceux-là il y en a plusieurs autres en l'Eglise militante desquels la fin sera en perdition, comme le même Apôtre montre quand il dit qu'en une grande maison (2 Timothée, 2 : 20) il y a toutes sortes de vases, et même quelques-uns pour l'honneur, d'autres pour l'ignominie. De même ce que saint Jean dit : " Ils sont sortis d'entre nous, mais ils n'étaient pas d'entre nous ". Je dirai, comme dit saint Augustin : ils étaient des nôtres ou d'entre nous numero, et ne l'étaient pas merito, c'est-à-dire, comme le dit le même Docteur : " Ils étaient entre nous et des nôtres par la communion des Sacrements, mais selon la particulière propriété de leurs vices ils ne l'étaient pas "; ils étaient déjà hérétiques en leur âme et de volonté, quoique selon l'apparence extérieure ils ne le fussent pas. Et n'est pas à dire que les bons ne soient pas avec les mauvais en l'Eglise, mais, au contraire, comme pouvaient-ils sortir de la compagnie de l'Eglise s'ils n'y étaient pas ? Ils étaient sans doute de fait, mais de volonté ils étaient déjà dehors.    
Enfin, voici un argument qui semble être assorti de forme et de figure : " Celui qui n'a pas Dieu pour père n'a pas l'Eglise pour mère " (St Cyprien, De Unit Eccl.), chose certaine; de même, celui qui n'a pas Dieu pour père n'aura point l'Eglise pour mère, très certain : or est-il que les réprouvés n'ont point Dieu pour père; donc ils n'ont point l'Eglise pour mère, et par conséquent les réprouvés ne sont pas en l'Eglise. Mais la réponse est belle. On reçoit le premier fondement de cette raison, mais le second, que les reprouvés ne sont pas des enfants de Dieu, a besoin d'être épluché. Tous les fidèles baptisés peuvent être appelés fils de Dieu pendant qu'ils sont fidèles, sinon qu'on  veuille ôter au Baptême le nom de régénération ou nativité spirituelle que Notre Seigneur lui à baillé (Jean, 3 : 5); que si on l'entend ainsi, il y a plusieurs réprouvés enfants de Dieu, car combien y a-t-il de gens fidèles et baptisés qui seront damnés, lesquels, comme dit la Vérité (Luc, 8 : 13), croient pour un temps, et au temps de la tentation se retirent en arrière : de façon qu'on niera tout court cette seconde proposition, que les reprouvés ne sont pas des enfants de Dieu; car étant dans l'Eglise ils peuvent être appelés enfants de Dieu par la création, rédemption, régénération, doctrine, profession de foi (Galates, 3 :1 et 6), quoique Notre Seigneur se lamente d'eux en cette sorte par Isaïe : " J'ai nourri et élevé des enfants et ils m'ont méprisé " (Isaïe, 1 : 2). Que si l'on veut dire que les réprouvés n'ont point Dieu pour père parce qu'ils ne seront point héritiers, selon la parole de l'Apôtre : " S'il est fils, il est héritier " (Galates, 4 : 7), nous nierons la conséquence, car non seulement les enfants sont dans l'Eglise, mais encore les serviteurs, avec cette différence que les enfants y demeureront à jamais comme héritiers, les serviteurs non, mais seront chassés quand bon semblera au Maître. Témoin le Maître même, en saint Jean (8 : 35), et le fils pénitent, qui savait bien reconnaître que plusieurs mercenaires avaient des pains en abondance chez son père, quoique lui, vrai et légitime fils, mourut de faim avec les pourceaux (Luc, 15 : 17) : ce qui rend preuve de la foi catholique pour ce sujet. O combien de serviteurs, puis-je dire avec l'Ecclésiaste (10 : 7), ont été vus à cheval, et combien de princes à pied comme valets; combien d'animaux immondes et de corbeaux en cette Arche ecclésiastique; ô combien de pommes belles et odoriférantes sont sur le pommier vermoulues au-dedans, qui néanmoins sont attachées à l'arbre et tirent le bon suc de tige. Qui aurait les yeux assez clairvoyants pour voir l'issue  de la course des hommes, verrait bien dans l'Eglise de quoi s'écrier : plusieurs sont appelés et peu sont élus; c'est-à-dire, plusieurs sont en la militante qui ne seront jamais en la triomphante. Combien sont dedans qui seront dehors, comme saint Antoine prévit d'Arius, et saint Fulbert de Bérenger. C'est donc chose certaine, que non seulement les élus mais les réprouvés encore peuvent être et sont de l'Eglise, et qui, pour la rendre invisible, n'y met que les élus, fait comme le mauvais disciple qui, pour ne secourir point son maître, s'excuse de n'avoir rien appris de son corps mais de son âme. [...]