vendredi 18 avril 2014

Vendredi Saint : paroles de Notre Seigneur à Sainte Gertrude




CHAPITRE XXVI. 


Un jour de Vendredi-saint, à l'heure de Prime, comme elle rendait grâces au Seigneur de ce qu'il s'était abaissé jusqu'à comparaître devant le tribunal d'un païen, elle vit le Fils de Dieu plein de sérénité et de joie. Il était assis sur le trône royal auprès de Dieu son Père, qui lui témoignait une ineffable tendresse, pour tous les outrages et les blasphèmes qu'il avait supportés afin de nous sauver. Tous les saints, agenouillés avec respect devant le Fils de Dieu, lui rendaient grâces de les avoir préservés de la damnation éternelle en se laissant condamner à une mort cruelle. [...]

A l'heure de Tierce, elle se sentit embrasée d'amour en se rappelant que le Seigneur avait été couronné d'épines à cette heure, cruellement flagellé, et que ses épaules fatiguées et sanglantes avaient été chargées d'une lourde croix. 
Elle lui dit : « O mon Bien-Aimé, pour répondre à l'amour que vous nous avez témoigné en supportant cette Passion à laquelle vous avez été si injustement condamné, je vous offre mon cœur et je désire, depuis cette heure jusqu'à celle de ma mort, supporter l'amertume et la douleur de votre très-doux Cœur et de votre corps immaculé ; et si, par suite de la fragilité humaine, ma mémoire perd un instant le souvenir de vos douleurs, accordez-moi de ressentir au cœur une souffrance sensible qui réponde dignement à l'amertume de votre Passion. 
Le Seigneur répondit : « Ta bonne volonté et ta fidélité viennent de me satisfaire; mais, pour que je puisse trouver pleinement mes délices dans ton cœur, donne-moi la liberté d'opérer et de garder en lui tout ce que je veux, sans déterminer si j'y verserai la douceur ou l'amertume. »
[...]
Une autre fois, en ce saint jour, comme elle était encore plus doucement pénétrée du souvenir de la Passion du Seigneur, et désirait avec ardeur payer de retour l'amour de son Bien-Aimé, elle lui dit : «Enseignez-moi, ô mon unique espérance et vrai salut de mon âme, comment je pourrais au moins vous remercier un peu, pour toutes ces souffrances qui vous furent si cruelles et qui me sont à moi si salutaires. » Le Seigneur répondit: 
 « Si quelqu'un renonce à son propre sens pour suivre l'avis d'autrui, il me dédommage de la captivité que j'ai subie, des liens et des injures que j'ai supportés au matin de ma Passion. 
- Celui qui avoue humblement ses fautes, me dédommage de l'accusation portée contre moi par de faux témoins et de la sentence de mort qui suivit. 
- Celui qui impose des privations à ses sens compense la flagellation que j'ai endurée à la troisième heure. 
- Celui qui se soumet à des supérieurs mauvais et exigeants (1), rend moins acérées les épines de ma couronne. 
- Celui qui, après avoir été offensé, fait le premier les démarches pour obtenir la paix, allège le fardeau de ma croix. 
- Celui qui se livre tout entier aux oeuvres de charité, me dédommage de l'extension violente de mes membres quand je fus crucifié à la sixième heure. 
- Celui qui ne craint ni le mépris ni la souffrance lorsqu'il s'agit de retirer le prochain du péché, me paie la mort que j'ai soufferte à la neuvième heure pour le salut des hommes. 
- Celui qui répond avec humilité aux insultes me dépose de la croix. 
- Enfin, celui qui préfère le prochain à lui même, et le trouve plus digne de recevoir les avantages et les honneurs, celui-là me dédommage de ma sépulture. »

Un autre jour de Vendredi-saint, comme elle priait le Seigneur avant de communier, afin d'être dignement préparée, elle entendit ces paroles : « Je suis entraîné vers toi par un si grand désir, que rien ne pourrait me retenir. J'ai réuni en moi tout ce qui s'est accompli aujourd'hui dans l'Église en mémoire de ma Passion, par pensées, par paroles et par actions ; et maintenant j'ai hâte de déposer ces biens dans ton âme par le sacrement de mon Corps, et pour ton salut éternel. 
- Je vous rends grâces, dit-elle au Seigneur; mais je voudrais que ce don me fût accordé de telle sorte que je puisse en faire part à d'autres, à ceux à qui il me plairait de l'offrir. » 
Le Seigneur lui répondit en souriant. « Et que me donneras-tu, ma bien-aimée, pour que je t'accorde cette faveur avec une si grande libéralité? 
- Hélas ! mon Bien-Aimé, dit-elle, je n'ai rien qui soit digne de vous ; mais si j'avais tout ce que vous possédez, je sens que, je voudrais y renoncer entièrement et vous le donner avec assez de libéralité pour que vous puissiez à votre tour en faire don à qui il vous plairait. » 
Le Seigneur répondit avec bonté: « S'il est bien vrai que tu m'aimes assez pour agir de la sorte, tu dois être assurée que moi j'agirai ainsi à ton égard, mais dans la proportion où mon amour l'emporte sur le tien. » 
Elle ajouta : « Et quel mérite vous apporterai-je, lorsque vous daignerez venir à moi avec tant de générosité ? » 
Le Seigneur répondit: « Je te demande une seule chose : Viens à moi toute vide et disposée à recevoir ; car tout le bien qui pourra me plaire en toi, aura été un don de ma bonté infinie. » 
Elle comprit que ce vide est l'humilité par laquelle l'homme reconnaît n'avoir rien de lui-même et ne rien pouvoir sans un don gratuit de Dieu ; car tout ce qu'il peut faire, il doit le compter pour rien.

Note : 
(1) Notre-Seigneur parle ici des supérieurs ayant un mauvais caractère mais ne mettant pas la foi en danger. Si un supérieur met la foi en danger, il faut dans ce cas suivre la conduite de Saint Paul vis-à-vis de Saint Pierre (Gal. II, 11) : "je lui résistai en face parce qu'il était digne de blâme".
cf. Saint Thomas d'Aquin : IIa IIae, question 33, article 4 :
"Remarquons toutefois que, s'il y avait danger pour la foi, les supérieurs devraient être repris par les inférieurs, même en public. Aussi Paul, qui était soumis à Pierre, l'a-t-il repris pour cette raison. Et à ce sujet la Glose d'Augustin explique: " Pierre lui-même montre par son exemple à ceux qui ont la prééminence, s'il leur est arrivé de s'écarter du droit chemin, de ne point refuser d'être corrigés, même par leurs inférieurs."