mercredi 9 octobre 2013

Les bouchons d’oreilles seront-ils suffisants ?

Les bouchons d’oreilles seront-ils suffisants ?

Par Michaël



Scène1 – Un dimanche matin chez les Rossignol.

CHARLES, d’un ton excédé. Chériiiiiiiiiiiiiiiiiiiie, vite, il est 9 heures passé, la messe est à 10 heures et tu sais qu’on a une heure de route pour rejoindre le prieuré de la Frat. L’abbé a dit qu’arriver en retard est peccamineux, péché véniel, d’accord, mais bon, faut pas exagérer parce que ça fait du purgatoire en plus et au final, ça s’additionne !

BÉNÉDICTE, lasse. Je cherche les bouchons d’oreille, pour tout le monde. Cinq enfants et deux adultes, ça fait quand même sept personnes soit 14 bouchons d’oreilles à réunir, c’est pas rien. Ah ! ça y est, j’ai la boîte. C’est bon, est-ce que les loustics sont tous dans le multivan ?

Scène 2 – Sur la route, durant le trajet.

CHARLES, qui a retrouvé son calme. C’est vrai que ça fait loin, la messe, mais bon, tu sais, c’est important les sacrements pour la vie de l’âme et spécialement la communion. J’ai lu sur un blog, « que ce sacrement est nécessaire au salut en lui-même. Dans la pratique, il est nécessaire pour garder la grâce et progresser dans la sainteté. »

BÉNÉDICTE, rassérénée. C’est vrai, bien sûr. Mais, on a quand même bien fait de quitter la paroisse du quartier, parce qu’on commençait à perdre la foi avec la messe guitare, l’évangile lu par Claudine et la communion dans la main distribuée par Robert, qui a toujours les mains un peu sales ! Il y a la liturgie mais l’hygiène, ça compte aussi. Donc tu vois, les sacrements, oui, mais pas à n’importe quel prix. Attention, regarde-bien la route, car tu conduis un peu trop à droite.

GARANCE, vivement. Maman, y a Philippine qui a vomi sur Tancrède ! Y en a partout.

Après une pause sur le bas-côté, le trajet reprend.

BÉNÉDICTE. Tu disais tout à heure que les sacrements, c’est vital. C’est sûr, tout le monde est d’accord avec ça, mais, quand même, cette Frat Saint Pie X devient de plus en plus libérale. Faire tout ce trajet pour prier pour la Syrie en union avec François, comme l’abbé a dit dimanche dernier, c’est bizarre. Quand tu penses que Fellay reconnaît la légitimité de la nouvelle messe, le nouveau code de droit canon, le concile Vatican II à la lumière de la Tradition, c’est dingue !

CHARLES. Tu parles, tu parles, bon, mais faut réfléchir aussi. J’ai imprimé un article sur le sujet que j’ai trouvé sur le net hier. Il donne des repères, c’est écrit par des gens calés, ils citent Saint Thomas et y a plein de notes. Tu peux y aller, c’est du solide. C’est dans la boite à gants. Je me suis dit que ça occuperait le trajet. Les enfants, taisez-vous, maman va lire, elle a besoin de se concentrer. Hubert, lis Petit Ange à Garance, ça la calmera.

BÉNÉDICTE, elle prend le feuillet agrafé, et va à la dernière page, elle lit :
« Conclusion 1 : quels sont les véritables dangers [la question était de savoir s’il était dangereux d’assister à une messe de la FSSPX devenue libérale]  Le véritable danger réside dans la non-assistance à la messe et la privation de sacrement. Il ne saurait résider dans ce qui lui est extérieur : la doctrine possiblement libérale des sermons, la mauvaise tenue des fidèles, les orientations libérales du clergé, etc. ».
Ça, c’est fort de café, mais tu vas sur des sites ralliés ou quoi, chéri ? Dans, ce cas on pourrait aller à la messe Saint Pierre, c’est à 10 minutes de chez nous !! C’est du n’importe quoi, tes théologiens thomistes de salon ! J’ai lu que Mgr Lefebvre a toujours dit qu’il ne fallait pas aller aux messes des ralliés, la messe est bonne mais ils sont en communion avec des hérétiques, ils sont libéraux, c’est dangereux.

CHARLES. Tu t’emballes, Béné, les grands mots… Les Saint Pierre sont avec les hérétiques !!? Allons, il faut toujours savoir raison garder, comme disait l’abbé, dimanche dernier. Lis la suite, je crois que la conclusion n’est pas terminée.

BÉNÉDICTE, reprend le feuillet et lit :
« Conclusion 2 : en pratique, le danger de libéralisme et de perte de la foi sont-ils présents dans l’assistance à une messe de la FSSPX ? La messe étant bonne et valide, elle ne saurait être le vecteur du libéralisme en elle-même. Ce qu’il convient de faire, c’est de se couper de l’enseignement des prédicateurs hétérodoxes, mais non pas de la messe. On ne saurait sacrifier l’assistance à la messe et la pratique des sacrements. Priez silencieusement ou lisez votre missel pendant un sermon ralliériste le cas échéant, et surtout formez-vous doctrinalement. Contre le libéralisme, le contrepoison est la saine doctrine. »
Il est rigolo ton gars, se former ! Si on fait une heure de voiture pour aller à la messe de la FSSPX au lieu d’aller chez les Saint Pierre, c’est justement pour se former et ne pas être déformé. Il est marrant, prier en silence pendant que t’es saoulé par le micro, lire le missel pendant que l’abbé prêche, ça donne mal à la tête : t’entends un truc et tu lis autre chose, c’est commode ! Si je suis bien ton théologien, il faudrait continuer d’aller à la messe de la Frat libérale tout en retirant les enfants de l’école : si déjà les sermons posent problème, t’imagines l’école ! Faudrait critiquer le prêtre pour redresser le jugement des enfants : c’est vraiment pratique son système.

CHARLES. Avoue que mon idée des bouchons d’oreilles est quand même ingénieuse. Pendant le sermon, t’es isolé, tranquille. Tu peux même garder les bouchons « ear » sur le parvis, comme ça, pour les discussions, tu ne risques pas de t’énerver, tu dis oui à tout le monde.

Scène 3 – La famille arrive au prieuré.

CHARLES. Les enfants, je rappelle les consignes : lors du sermon, tout le monde met les bouchons d’oreilles pour éviter d’adopter "la mentalité ralliériste" comme ils expliquent sur le blog. Hubert, après la messe, avec tes copains, tu fais des nœuds scouts mais tu ne dis pas que tu regardes Avec l’Immaculée avec ton père. T’as 14 ans, tu t’intéresses à ces débats, c’est bien, mais normalement, tu ne devrais pas savoir que Fellay est accusé de complicité de vol et d’usurpation d’identité, compris ? Sinon, on est grillé !

La messe commence puis le prêtre s’approche du micro pour l’homélie

CHARLES, à voix basse. Chérie, vite les bouchons « ear ». Distribue !

BÉNÉDICTE, affolée. Il en manque. La boîte n’est pas complète. Je me dévoue, je lirai le missel, comme dit internet. Je feuillette, je feuillette, je feuillette.

GARANCE, pleurnichant, d’une voix forte. Et moi, et moi, j’en ai pas des bouchons « ear »?

BÉNÉDICTE. Chut ! Tais-toi, y en pas pour tout le monde. Prends Petit Ange, tu feuillettes, tu feuillettes, tu feuillettes.

Scène 4 – Après la messe, sur le chemin du retour, dans le Multivan.

HUBERT, hésitant. Maman, je ne veux plus me confesser à l’abbé.

BÉNÉDICTE. Qu’est-ce qui se passe, mon grand ?

HUBERT. L’abbé, il m’a demandé si j’allais sur internet, je lui ai dit que oui, et il m’a demandé sur quelle sorte de site. Et, alors là, j’étais coincé. Pour rester dans le vague, je lui ai dit que j’allais sur des sites de Résistance anti-maçonniques et anti-libéraux. J’ai fait exprès de ne pas nommer Avec l’Immaculée. Et pour adoucir, j’ai dit que j’allais sur ces sites, avec mes parents. Mais ça ne lui a pas plu, et il m’a dit que, dans ce cas, pour l’absolution, je repasserai. Et, il a claqué la porte du confessionnal !

BÉNÉDICTE, à son fils. Mon p’tit chou, je comprends, tu as dit du mieux que tu pouvais. À son mari. Bon, ça ne peut plus durer, ce jeu de dupes. Charles, on ne peut plus continuer dans l’hypocrisie !

CHARLES, concentré sur la conduite du véhicule. Il faut considérer les choses avec du recul. Reprends les feuilles dans la boîte à gants, tu sais, ce que j’ai imprimé sur internet hier, ça va nous aider.

BÉNÉDICTE, dubitative. Bon, d’accord, j’étudie, je me forme. Hubert, toi-aussi, écoute, ça nous concerne tous, ça parle des conditions pour pouvoir aller à la bonne messe : « La messe doit être valide, bonne. Le prêtre doit vouloir faire ce que veut faire l’Église. Comme si la situation religieuse n’était pas assez contraignante, on constate souvent que les fidèles (et aujourd’hui certains "résistants") inventent béatement des conditions supplémentaires pour assister ou ne pas assister à la messe traditionnelle. »

CHARLES. Ça, c’est toi.

BÉNÉDICTE. Attention, y a un cycliste. Freine !
                       Bon, je continue la lecture : « Or, ces exigences sont hérétiques, pas moins. En effet la doctrine traditionnelle est que "Ni la foi, ni la sainteté (c’est-à-dire l’état de grâce) du ministre n’est requise pour la validité du sacrement." Mais surtout ces conditions superfétatoires font oublier une condition importante qui concerne effectivement l’officiant. Celui-ci doit vouloir faire ce que fait l’Église de toujours. Comment peut-on acquérir cette certitude sauf à imaginer un entretien avant chaque messe avec l’officiant pour s’assurer qu’il est toujours dans les mêmes dispositions vis à vis de cette finalité que le dimanche précédent ? Là n’est sûrement pas la solution car cette difficulté a été examinée en son temps et aplanie par l’Église. Voici la règle : "Quand le rite extérieur est correctement accompli, il est sage de conclure [...] que l’intention intérieure du ministre a accompagné la célébration extérieure du rite." On en déduit : la messe traditionnelle, examinée sous l’angle de l’intention du célébrant, lorsque le ministre respecte le rite, ce qui est généralement le cas, est toujours valide et les conditions inventées par certains fidèles pour ne pas y assister sont ineptes. »

HUBERT. Papa, tu vois, si j’ai bien compris, ce qui compte, c’est la vraie messe. Si le rite est bon, y a pas de problème. Et ce papier dit qu’il ne faut pas chercher des complications. Alors on pourrait aller à la messe de la Fraternité saint Pierre, parce que, comme c’est à dix minutes de la maison, et bien, Philippine, elle ne vomirait plus sur Tancrède... Mais ça veut dire quoi "ineptes" ?

CHARLES. Inepte, ça veut dire idiot. Ça veut dire qu’on est idiot de se taper une heure de route, surtout avec l’essence qui augmente, alors qu’on a la bonne messe à côté de chez nous. Zut, si j’avais su ça avant ! Évidemment, Mgr Lefebvre disait que les ralliés étaient des libéraux à fuir mais, il suffit de feuilleter son missel ou comme nous, de mettre des bouchons d’oreilles, et le tour est joué. On ne se fera pas avoir par ces libéraux de saint Pierre et on profitera de leur messe qui est à notre porte.

BÉNÉDICTE. Je me demande si Hubert n’a pas raison. (Dépliant trois doigts successivement) Récapitulons, primo, la messe doit être valide : chez les saint Pierre, ça l’est, surtout que l’abbé saint Pierre a été ordonné par Mgr Lefebvre. Deuxio, la messe doit être bonne. C’est le cas, il fait du pur saint Pie V. Et, en plus, la chorale chante juste… d’après Madame Miroujet. Tertio, le célébrant doit avoir l’intention de faire ce que fait l’Église, et cela se vérifie si le rite extérieur est correctement accompli. C’est clair que le rite est bien accompli, rien ne manque. J’avoue que, finalement, je suis assez tentée, c’est clair que, quitte à aller à une messe d’esprit rallié, autant aller à ceux qui sont franchement ralliés plutôt qu’à la Frat Saint Pie X qui est ralliée dans ses principes officiels, même si elle n’a rien signé.

CHARLES. Tu vois que cet article va peut-être résoudre nos problèmes. Au début et à la fin de l’article, tu verras, ils parlent des Cathares. J’ai pas trop compris qui ils visent mais je me demande en fait si ce n’est pas Mgr Lefebvre qui dit qu’il ne faut pas aller aux messes des ralliés et que, si le bon prêtre est loin, il faut lire le missel chez nous et ainsi se priver de sacrements pendant une certaine période jusqu’à ce qu’un prêtre nous visite ou qu’on se déplace.

BÉNÉDICTE. Elle lit silencieusement le début et la fin des feuillets. C’est vrai que ça s’applique bien à la position intransigeante de Mgr Lefebvre. Écoutez ça : À la fin du XIe siècle apparaît en Europe occidentale une hérésie connue aujourd’hui sous le nom de catharisme. C’est l’abbé Eckbert von Schönau qui, le premier, utilisa le terme de cathares, emprunté à Saint Augustin, pour désigner ces hérétiques dualistes. La structure du catharisme est une communauté à deux niveaux. À côté des simples croyants, on trouve les « Parfaits », terme imaginé par l’Inquisition pour désigner ceux ayant reçu le seul sacrement reconnu par les cathares, le consolamentum, qui est un baptême par imposition des mains et de l’Évangile sur la tête du postulant. Les cathares refusent tous les autres sacrements de l’Église, et ce pour plusieurs raisons. La principale d’entre elles est qu’ils se considèrent comme les seuls vrais disciples du Christ ; ainsi, ils n’hésitent pas à se nommer les « Bons Hommes » et les « Bonnes Dames », preuve de leur absence totale d’humilité. C’est ce péché d’orgueil, combiné à leur opposition aux différentes structures ecclésiastiques, qui les poussèrent à se croire assez fort pour vivre sans les sacrements.
C’est vrai que ça ressemble à la position de Mgr Lefebvre : il a toujours dit qu’il ne fallait pas fréquenter les ralliés. Et puis, c’est vrai que, tout seul, il a tenu tête au pape et à l’épiscopat mondial. Faut quand même le faire ! Eh bien, chez les Rossignol, on n’est pas cathare, on n’est pas orgueilleux, on n’est pas des purs, on va aller dorénavant chez les ralliés !

CHARLES, avec un grand sourire. Et on va faire des économies d’essence. Merci qui ? Merci internet !

Scène finale sous forme de tableau

Dix ans plus tard, Hubert est prêtre de la Fraternité saint Pierre, en poste à Paris, détaché à sainte Eugène, paroisse bi-ritualiste. Il dit la messe de 11 h en rite extraordinaire.

Vingt ans plus tard, Hubert est curé de paroisse à La-Chiffe-Molle. Il y retrouve Robert qui avait déménagé dans cette ville. Dans un souci d’unité ecclésiale, l’abbé autorise Robert à continuer de donner la communion dans la main, mais, dorénavant, avec des mains propres. On a des principes !


Rideau