vendredi 19 juillet 2013

Trois courants - Dom Thomas d'Aquin

Trois courants

par Dom Thomas d'Aquin



Trois courants se font jour dans la Tradition depuis déjà quelque temps.

Le premier, fidèle aux directives de Mgr Lefebvre, continue à dire : "Pas d'accord pratique sans conversion de Rome". C'est la voix du bon sens et de la foi. Ce courant est malmené aujourd'hui parce qu'il parle et il parle parce que saint Paul nous dit : "Le cœur croit pour la justice, mais la bouche confesse pour le salut" (Rom.10, 11).

Le second, lui, cherche une soi-disant "nécessaire réconciliation" avec l'Église conciliaire. C’est une démarche contraire au bon sens, contraire aux directives de Mgr Lefebvre ainsi qu'aux résolutions du Chapitre général de 2006 qui répétait : "Pas d'accord pratique sans conversion de Rome".

Ce deuxième courant repose non pas sur la doctrine mais sur la diplomatie et sur l'abus d'autorité. Diplomatie vis à vis de Rome, abus d'autorité vis à vis des bons prêtres, menacés et traqués, vis à vis des fidèles aussi, privés des sacrements.

Un troisième courant se place entre les deux premiers. Ce courant pense plutôt comme le premier. Il ne croit pas à cette "nécessaire réconciliation", mais il attend et garde le silence. Cette attitude traduit, chez de nombreux prêtres et de nombreux fidèles, une angoisse devant ce qui peut leur arriver. Dieu seul connaît les drames au sein des familles, des communautés et parmi les prêtres. Fidèles et prêtres savent très bien que s'ils commencent à parler contre la politique de Menzingen, les conséquences seront brutales, comme on l’a déjà vu au Mexique et ailleurs : fidèles privés de la sainte communion, de l'absolution, prêtres mutés, expulsés ou réduits à un silence forcé, …

Cette troisième attitude tend cependant à disparaître, les personnes trouvant  leur place soit chez les premiers, soit chez les seconds. Cela parce que ce comportement est instable par définition, encore que, pour les fidèles au moins, il peut durer longtemps. Au Japon les familles catholiques ont gardé le silence pendant plus de deux siècles au sujet de leur foi. Certains fidèles garderont peut-être le silence pour un bon moment s'ils se voient menacés d'être privés des sacrements, des écoles, etc.

Mais chez les prêtres et surtout chez les évêques cette attitude tend à disparaître assez vite par le choix soit de la première position  soit de la seconde. Mgr Tissier de Mallerais était dans le premier courant quand il a écrit avec ses confrères dans l'épiscopat la lettre du 7 avril 2012 au Conseil général. Sa démarche était privée mais sa pensée était connue. Il a donné par la suite une interview à Rivarol et n'a pas caché sa pensée lors de conversations avec plusieurs prêtres. Malgré cela sa position est restée discrète.

Mais peu à peu, Mgr Tissier s'est mis dans le troisième courant, celui du silence, courant instable et plein de dangers à l'heure actuelle. Non seulement Mgr Tissier a gardé un silence de plus en plus prolongé, mais il a conseillé à d'autres de se taire. "Quand les pasteurs se taisent, les chiens aboient" lui a répondu l'héroïque abbé Chazal.

Le loup est dans la bergerie. Il faut crier. Mais Mgr Tissier garde le silence. Pourquoi ? Parce qu'il pense que la stratégie de Mgr Fellay a réussi et qu’elle n'était pas, finalement, si mauvaise que cela. Mais laissons-lui la parole. Il s'agit d'une lettre privée du 11 mars 2013. Il est libre de rectifier sa pensée, mais voici ce qu'il a écrit à l'auteur de ces lignes : « La politique de la FSSPX envers Rome, jusqu’au Chapitre général de 2006 y compris, fut d’attendre une conversion de Rome avant de chercher une structure canonique. Mais cette politique a été changée par Mgr Fellay en 2011-2012 à la suite de l’opposition totale révélée par nos discussions avec Rome. On ne pouvait espérer aucune conversion totale de Rome. Alors Mgr Fellay a tenté de tester Rome sur notre critique du Concile. Que Rome accepte au moins que nous critiquions le Concile. On pouvait espérer que Rome cèderait. Mais le 13 juin 2012, Rome, (par le cardinal Levada) a maintenu l’exigence de l’acceptation du concile comme étant « magistériel »(1). Et SER Mgr Fellay n’a rien signé, refusant d’accepter cela. Voilà tout. Mgr Fellay n’a rien signé et rien ne s’est passé et nous n’avons pas été « excommuniés » comme nous en menaçait le Cardinal Levada. Et Benoît XVI s’est retiré voyant qu’il avait fait « tout ce qu’il pouvait » pour nous ramener au concile, et que ça n’avait pas marché. Voilà la chose. »
« Alors, cher Père, ne partez pas en bataille contre Mgr Fellay parce que finalement, en définitive, sa stratégie a réussi : sans rien casser, sans rien briser, il maintient une relation avec les Romains qui pourra repartir avec le nouveau Pape, sur une base encore et toujours doctrinale ».

« La politique toujours doctrinale »

Comme nous pouvons le voir, Mgr Tissier se rapproche de plus en plus de Mgr Fellay. On peut penser qu'il fait cela pour tenter de sauver la Fraternité, la garder unie et la remettre sur les rails sans la casser. C'est un désir louable, mais son effet est désastreux. C'est trop concéder à Mgr Fellay que de dire "finalement, en définitive, sa stratégie a réussi". Si l’accord n’a pas été signé le 13 juin dernier, c’est en raison d’une manœuvre de dernière minute du pape et de Mgr Fellay qui n’ont pas voulu occasionner une scission de la Fraternité et de nouveaux sacres d’évêques traditionnels par Mgr Tissier. Ce n’est pas la récompense d'une politique bien condamnable de Mgr Fellay.

Mgr Fellay change les décisions du chapitre général de 2006 et pousse à un accord avec Rome avec un langage plus qu'ambigu. Il affirme des énormités que jamais nous avons entendu dans la bouche de Mgr Lefebvre, des énormités que seuls les membres d'Ecclesia Dei sont capables de dire… Et tout cela avant même qu'un accord soit signé. Que fera-t-il donc s'il en vient à en signer un dans le futur ?

S'il y a une stratégie qui a réussi chez Mgr Fellay c'est celle d'avoir muselé toute réaction interne de la Fraternité. Même Mgr Tissier, si doué et si ferme pourtant pour exposer les erreurs, voire les hérésies des Pontifes actuels, devient muet devant le virage à 180º degrés de la Fraternité par rapport à décision du Chapitre général de 2006. Il se tait également devant les déclarations aberrantes de Mgr Fellay.

Mais diront certains, la déclaration du 27 juin ne met-elle pas un point final à cette affaire ? Qu'attendez-vous pour reconnaître que la Fraternité n'a rien changé de sa doctrine et de son orientation ?

Il est vrai que la présence de Mgr Tissier à côté de Mgr Fellay peut faire penser à première vue que la base doctrinale qui manque à Mgr Fellay sera compensée et que la promulgation légitime de la Nouvelle Messe, l’acceptation du Nouveau Code, la validité de tous les sacrements selon le nouveau rituel (confirmation incluse) etc. ne seront plus à l'ordre du jour. Cependant, on peut craindre en réalité plutôt le contraire car la déclaration du 27 juin dernier a maintenu le flou au sujet de la nouvelle messe : nulle part il n’a été précisé qu’elle n’était pas légitimement promulguée. Quant aux autres points de la déclaration, ils exigent une étude très attentive à cause des affirmations contradictoires de Mgr Fellay.

Nous attendrons pour croire au retour de la Fraternité aux orientations de Mgr Lefebvre que la porte d’un accord sans conversion de Rome soit fermée. Or, si la stratégie de Mgr Fellay était bonne, aux dires de Mgr Tissier, la même stratégie pourra donc recommencer. Non, la porte n'est pas fermée. Mgr Tissier, en approuvant ainsi la stratégie de Mgr Fellay (c’est-à-dire « que Rome accepte au moins que nous critiquions le Concile »), affirme donc qu’il n’est plus contre un accord pratique sans accord doctrinal. La déclaration du 27 juin le dit d’ailleurs explicitement dans son article 11 où elle réclame de pouvoir critiquer les erreurs. La conduite de Menzigen vis-à-vis de tant de prêtres, de fidèles et de communautés amies confirme la pertinacité du Conseil général de la Fraternité dans cette nouvelle orientation.

Certains disent que Menzingen reconnaît s’être trompé. Cela n’est pas vrai, au contraire. Mgr Fellay a dit explicitement qu’il ne reconnaissait avoir commis aucune erreur si ce n’est de s’être mépris sur les intentions du pape (cf. annexe n°4 de la lettre circulaire aux prêtres de la Fraternité du 31 octobre 2012 publiée par truetrad.)

Si Mgr Fellay regrettait son attitude, tous ceux qui ont été punis et chassés de la Fraternité saint Pie X ces derniers temps à cause de cette crise seraient félicités et réintégrés dans la Fraternité.

Mais cela n'est pas tout. Il y a le nouveau langage du Supérieur général, qui affirme que la liberté religieuse est « très, très limitée » dans les textes de Vatican II ; il y a sa déclaration  sur le Concile dont les doctrines ne sont, a-t-il dit, pas tout à fait ce que l’on pensait (cf. interview de Mgr Fellay sur CNS, le 11 mai 2012) ; il y a la réponse du Conseil général aux trois évêques le 14 avril 2012 ; il faut garder tout cela en mémoire.

Nous attendons une conduite non ambiguë de la part de Menzingen, parce que dans les choses de la foi, il n'y a pas de demi-mesures. Dans les choses de la foi, il n'y a que deux camps : celui de Notre Seigneur et celui de ses ennemis. Si Henri V n'a pas voulu d'une couronne parce qu'il devait composer avec la Révolution, d'autant plus, nous ne devons pas composer avec les ennemis du Règne universel de Notre Seigneur.

On nous dira que dans les choses humaines, il faut composer ou nous ne verrons jamais la fin de cette crise. À cela nous répondons avec Mgr Freppel que Dieu ne nous demande pas la victoire, mais le combat. Supporter les défaillances humaines, oui. Nous tous, nous en avons. Mais accepter des compromissions doctrinales, nous ne le pouvons pas. Non possumus.

Que Notre Dame nous vienne en aide. Elle possède au plus haut degré l'horreur du péché et de l'erreur. C'est cette horreur que nous demandons, cette horreur qui est le propre de l'Immaculée. A la fin son Cœur triomphera et nous avec lui ; c'est notre ferme espérance. Nous l'attendons, non de nos mérites, parce que nous savons que nous ne le méritons pas, mais de sa bonté maternelle. Comme disait sainte Thérèse de l’Enfant Jésus : "Demandez, demandez, et Il vous le donnera, non pas parce que vous le méritez, mais parce qu'Il est bon". C'est de la bonté du bon Dieu et de celle qu'Il nous a donné pour mère que nous osons espérer la victoire finale déjà promise. "À la fin mon Cœur Immaculé triomphera".

Fr. Th. d'Aquin

Note de Mgr Tissier de Mallerais :
(1) Et Benoît XVI par sa lettre à Mgr Fellay du 30 juin 2012.