vendredi 7 décembre 2012

« Je poserais mes conditions à une reprise éventuelle des colloques avec Rome » déclare Mgr Lefebvre


« Je poserais mes conditions à une reprise éventuelle
des colloques avec Rome » déclare Mgr Lefebvre

Fideliter n° 66, nov.-déc. 1988




Après les ordinations qui ont eu lieu au mois de septembre et qui constituent les actes les plus importants après les sacres, S. Exc. Mgr Lefebvre a bien voulu répondre à nos questions.

A la suite des ordinations faites à Ecône par Mgr Tissier de Mallerais et à Zaitzkofen par Mgr Fellay, quels sentiments éprouvez-vous ?
Je ne peux que me réjouir, car c'est bien le souci d'assurer la continuité de la transmission du sacerdoce catholique qui m'a conduit à sacrer quatre évêques.
C'est ce que je souhaitais : voir continuer l'œuvre entreprise. C'est un sentiment que j'ai déjà éprouvé lorsque j'ai pu donner la charge de supérieur général de la Fraternité à M. l'abbé Schmidberger. J'avoue que je serais content si le Bon Dieu me donne encore quelques années à vivre de voir comment la Fraternité va continuer. Il y a quelques chances maintenant qu'elle demeure, qu'elle dure et qu'elle s'affermisse. Je suis heureux de constater que désormais mon épiscopat ne sera pas le dernier épiscopat traditionnel et que la Tradition va continuer même si je viens à disparaître maintenant. Le fait d'avoir des évêques revêt une importance considérable.
Sans doute était-ce une décision qui n'était pas facile à prendre. Mais, dès le 2 janvier j'écrivais à M. l'abbé Aulagnier : « Voilà une nouvelle année qui commence, elle semble devoir être une année de graves décisions quelles que soient les propositions de Rome. Je suis à peu près certain qu'elles seront inadmissibles et que nous devrons continuer à faire le travail de l'Eglise sans le Vatican. Ce sera l'année des évêques de la Fraternité s'il plaît à Dieu... Espérons que ce sera une nouvelle source de bénédictions. Qui dit bénédictions, dit aussi épreuves... »
C'est dans cet esprit que j'ai abordé les colloques dont je pensais bien qu'ils n'aboutiraient pas.
A la fin du mois de juillet dernier dans une conférence faite aux évêques du Chili, le cardinal Ratzinger, sans vouloir en identifier les causes, a tenu des propos sévères quant aux effets désastreux de Vatican II
Oui, il a incité à un examen de conscience pour l'après-« schisme » et a proposé trois pistes de réflexion :
1) La question de la liturgie indûment désacralisée ;
2) L'interrogation à propos de savoir si l'on n'a pas commis l'erreur de présenter Vatican II comme une réduction à zéro de la Tradition de l'Eglise et comme un super dogme ;
3) Les documents du Concile n'ont pas tous la même importance.
Le Cardinal a dit : « Beaucoup voient en Mgr Lefebvre un guide et un maître utile... Il faut tenir compte des éléments positifs qui ne trouvent pas d'espace vital dans l'Eglise d'aujourd'hui » et d'émettre l'avis que si ces errements étaient redressés « le schisme de Mgr Lefebvre serait de courte durée ». Que peut-on imaginer que sont les sentiments profonds du Cardinal ?
Force est bien de constater que pour lui il faut toujours revenir au Concile. Certes nous avions bien un petit espoir que quelque chose avait changé au Vatican et surtout j'espérais qu'après la visite du cardinal Gagnon et de Mgr Perl et ce qu'ils avaient déclaré, les choses allaient évoluer à Rome.
Mais quand on a sondé un peu plus profondément leurs intentions, avec les colloques, la discussion du protocole et le protocole lui-même, je me suis aperçu qu'il n'y avait rien de changé au fond. Nous nous sommes trouvés devant un bloc. ils espéraient, eux, en finir avec la Tradition. Et cela c'est bien la position de Rome, du Pape, du cardinal Ratzinger, du cardinal Mayer, du cardinal Casaroli... Tout ce monde-là tient d'une manière forcenée au Concile, à cette « Pentecôte », à cette réforme de l'Eglise dans son ensemble. De cela ils ne veulent pas démordre !
Le cardinal Ratzinger l'a dit ouvertement en répondant au grand journal de Francfort Die Welt qui l'interrogeait après les sacres : « 11 est inadmissible et on ne peut pas accepter qu'il y ait dans l'Eglise des groupes de catholiques qui ne se soumettent pas à ce que pensent d'une manière générale les évêques dans le monde. »
Voilà, c'est clair !
Pendant un temps j'ai pensé qu'il y avait quelque chose de changé en lui, mais en fait j'ai du constater que tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il faisait, c'était avec l'intention d'arriver à supprimer le groupe que nous formons et à nous ramener au Concile.
Ce serait une erreur d'imputer au cardinal Decourtray et aux seuls évêques français cette volonté, car c'est en fait la position de Rome. La seule évidence est qu'a la différence des évêques le Vatican a plus de facilités pour accorder certaines choses destinées à attirer les traditionnalistes et pour ensuite les détruire et les ramener au Concile. C'est une question de diplomatie.
Les évêques, français, allemands ou suisses, ont maintenant des groupes auxquels Rome donne des privilèges et cela les gêne. Alors ils disent au Vatican : ne nous placez pas des gens comme cela entre les mains. Nous ne savons qu'en faire. Ils vont semer le trouble partout. Ils ont été condamnés. Nous les avons rejetés et maintenant vous dites qu'ils ont le droit de faire ce qu'ils veulent. Ça ne va pas.
Je ne serais pas surpris qu'il y ait des heurts entre les épiscopats et Rome.
Il y a déjà des prémices. Récemment, parlant au nom des évêques de Suisse, Mgr Schwery a fait une violente déclaration contre Rome, disant : « C'est inadmissible d'avoir donné des privilèges comme cela aux traditionalistes, alors que l'on ne nous en a pas parlé. Nous n'avons pas été consultés et l'on met le désordre dans nos diocèses ».
Je ne serais donc pas étonné que lors des assemblées des cardinaux et évêques de France, d'Allemagne et de Suisse, il y ait des réactions violentes vis-à-vis de Rome et que le Vatican soit amené à insister auprès de ceux qui nous ont quittés pour dire : « Il faut accepter le Concile, il faut accepter maintenant la nouvelle messe. Il ne faut pas être sectaire. »
Ils vont les avoir. Ce n'est pas possible autrement.
Le Cardinal Oddi a récemment déclaré : « Je suis persuadé que la rupture ne durera pas longtemps et que Mgr Lefebvre regagnera assez tôt l'Eglise de Rome. » De même prête-t-on au Pape et au cardinal Ratzinger sentiment que «l'affaire Lefebvre » n'est pas terminée. Dans votre dernière lettre au Saint Père vous déclariez attendre des temps plus propices au retour de Rome à la Tradition. Que pensez-vous d'une éventuelle reprise des conversations avec Rome ?
Nous n'avons pas la même façon de concevoir la réconciliation. Le cardinal Ratzinger la voit dans le sens de nous réduire, de nous ramener à Vatican II. Nous, nous la voyons comme un retour de Rome à la Tradition. On ne s'entend pas. C'est un dialogue de sourds. Je ne peux pas beaucoup parler d'avenir, car le mien est derrière moi. Mais si je vis encore un peu et en supposant que d'ici à un certain temps Rome fasse un appel, qu'on veuille nous revoir, reprendre langue, à ce moment-là c'est moi qui poserais les conditions. Je n'accepterai plus d'être dans la situation où nous nous sommes trouvés lors des colloques. C'est fini.
Je poserais la question au plan doctrinal : « Est-ce que vous êtes d'accord avec les grandes encycliques de tous les papes qui vous ont précédés. Est-ce que vous êtes d'accord avec Quanta Cura de Pie IX, Immortale Dei, Libertas de Léon XIII, Pascendi de Pie X, Quas Primas de Pie XI, Humani Generis de Pie XII? Est-ce que vous êtes en pleine communion avec ces papes et avec leurs affirmations ? Est-ce que vous acceptez encore le serment antimoderniste ? Est-ce que vous êtes pour le règne social de Notre Seigneur Jésus-Christ ?
Si vous n'acceptez pas la doctrine de vos prédécesseurs, il est inutile de parler. Tant que vous n'aurez pas accepté de réformer le Concile en considérant la doctrine de ces papes qui vous ont précédés, il n'y a pas de dialogue possible. C'est inutile.
Les positions seraient ainsi plus claires.
Ce n'est pas, une petite chose qui nous oppose. Il ne suffit pas qu'on nous dise : vous pouvez dire la messe ancienne, mais il faut accepter cela. Non, ce n'est pas que cela qui nous oppose, c'est la doctrine. C'est clair.
C'est ce qui est grave chez Dom Gérard et c'est ce qui l'a perdu.
Dom Gérard n'a toujours vu que la liturgie et la vie monastique. Il ne voit pas clairement les problèmes théologiques du Concile, de la liberté religieuse. Il ne voit pas la malice de ces erreurs. ll n'a jamais été très soucieux de cela. Ce qui le touchait, c'était la réforme liturgique, la réforme des monastères bénédictins. Il est parti de Tournay en disant : je ne peux pas accepter cela.
Alors, il a reformé une communauté de moines avec la liturgie, dans la pensée bénédictine. Très bien, c'était magnifique. Mais je pense qu'il n'a pas suffisamment mesuré que ces réformes qui l'avaient amené à quitter son monastère étaient la conséquence des erreurs qui sont dans le Concile.
Pourvu qu'on lui accorde ce qu'il cherchait, cet esprit monastique et la liturgie traditionnelle, il a ce qu'il veut et le reste lui est indifférent.
Mais il tombe dans un piège, car les autres n'ont rien cédé sur ces faux principes.
C'est dommage, car cela fait tout de même soixante moines, dont une vingtaine de prêtres et trente moniales. Il y a presque une centaine de jeunes qui sont là complètemnt désemparés et dont les familles sont inquiètes ou même divisées. C'est désastreux.
Les moniales du monastère Notre Dame de l'Annonciation vous sont pourtant très attachées.
Oui, elles sont venues me voir pour me faire des protestations d'affection... Mais cela ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse c'est de savoir si elles veulent ou non rester dans la Tradition et la garder. Est-ce qu'elles veulent se soumettre maintenant à une autorité moderniste ? Car c'est de cela qu'il s'agit.
S'il le faut elles doivent se séparer de Dom Gérard pour garder la Foi, pour garder la Tradition.
Il y a tout de même le monastère du Brésil qui a refusé de suivre Dom Gérard et c'est très important.
Je crois que ce qui a contribué à perdre Dom Gérard c'est son souci de « s'ouvrir à tous ceux qui ne sont pas avec nous et qui peuvent aussi profiter de la liturgie traditionnelle ». C'est ce qu'il écrivait en substance dans la Lettre Les Amis du Monastère, deux ans après son arrivée au Barroux. Nous voulons essayer, disait-il, de ne plus avoir cette attitude critique, stérile, négative. Nous allons nous efforcer d'ouvrir nos portes à tous ceux qui éventuellement n'auraient pas nos idées, mais qui aimeraient la liturgie, afin de les faire profiter eux aussi des bienfaits de la vie monastique.
Dès cette époque je m'étais inquiété de ce que je considérais comme une opération très dangereuse. C'était l'ouverture de l'Eglise au monde et l'on a bien du constater que c'est le monde qui a converti l'Eglise. Dom Gérard s'est laissé contaminer par ce milieu qu'il a reçu dans son monastère.
Rome peut se targuer d'avoir remporté une victoire extraordinaire et d'avoir enfoncé un coin au bon endroit. C'est dommage.
Il reste à espérer que les membres de Chrétienté et Solidarité, et du Centre Charlier restent sourds aux appels des mauvais bergers et ne suivent pas leurs dirigeants et si je suis bien informé, c'est ce qui se passe actuellement.

Croyez-vous à l'avenir de la Fraternité Saint-Pierre ?
Cette fraternité fantôme ! Ils ont copié nos statuts et tout ce que nous avons fait.
Le cardinal Oddi lui-même s'est montré sceptique sur son avenir en se référant aux précédentes tentatives ébauchées à Rome pour récupérer des séminaires issus de la Fraternité Saint-Pie X.
Ils doivent s'installer en Allemagne, près du lac de Constance, en un lieu de pèlerinage marial, mais pour combien de temps ? Dans un an, un an et demi, on leur dira de rentrer dans leurs diocèses.
Ce qui parait incroyable c'est que Rome ne veut pas choisir un directeur, ni des professeurs de séminaire parmi ceux qui nous ont quittés. M. l'abbé Bisig et M. l'abbé Baumann ont cependant dirigé le séminaire de Zaitzkofen. Ils vont choisir des prêtres du diocèse pour s'occuper du séminaire et il leur faudra attendre un an avant de subir un examen auprès de l'évêque avant d'être agréés ! S'ils ne se rendent pas compte qu'ils sont déjà en train d'être joués ! Eux qui venaient se mettre entre leurs mains avec la confiance de garder la Tradition, on les met déjà dehors ! « Non, vous ne serez pas au séminaire, parce que l'on na pas confiance en vous. Il va falloir passer un examen ». C'est incroyable ! Et cela fait bien ressortir qu'il y a une volonté à Rome d'en finir avec la Tradition.
C'est bien aussi pour cette raison que l'on n'a pas voulu nous donner d'évêques. A Rome, on ne voulait pas qu'il y ait des évêques traditionnels. C'est pour cela que le sacre des évêques les ennuie et a causé un choc terrible. C'est un peu comme la pierre qui a atteint Goliath !
Nous excommunier alors que toutes les excommunications ont été levées, leur œcuménisme ne tient phis. Comment peut-on imaginer que ceux auxquels ils tendaient la main les croient puisqu'ils excommunient ceux qui sont de la Tradition.
Le dernier numéro de FIDELITER titrait : « Rome perplexe », c'est sûr. Ils ne savent plus comment faire, En s'attaquant à nous, ils s'attaquent à l'Eglise traditionnelle, et le Bon Dieu ne peut pas permettre cela.